Ils ont tué Bambi : une bonne enquête qui baisse parfois la garde

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date 14 septembre 2026
author Richard sur Terre

Avec Ils ont tué Bambi, Maïlys Belliot et Stephan Ferry passent deux ans à enquêter sur un monde qu’ils regardaient au départ avec méfiance. Leur livre est intelligent, documenté et surtout beaucoup moins manichéen que son titre. Il réussit à rendre à la chasse sa complexité, à démonter plusieurs récits militants et à montrer les contradictions du monde cynégétique. Mais cette rigueur n’est pas toujours distribuée équitablement. Et le sous-titre, qui promet une enquête sur les « impacts écologiques » de la chasse, annonce une démonstration scientifique plus solide que celle réellement livrée.

Daniel a 82 ans, un vieux J5, neuf anglo-poitevins et deux griffons. Il est piqueux à Verdille, en Charente, et semble aimer les chiens davantage que les tableaux de chasse. Lorsqu’un chevreuil pris par la meute est chargé mort dans une voiture, il laisse échapper un « Pauvre bête… ». Quelques instants plus tard, il explique que tuer n’est pas vraiment ce qui l’intéresse : ce qu’il cherche, c’est voir les chiens travailler, suivre une voie, aller au bout d’une chasse.

Cette scène dit ce qu’Ils ont tué Bambi réussit le mieux. En quelques lignes apparaît la contradiction que le livre va ensuite explorer : on peut connaître intimement les animaux, éprouver de l’attachement pour eux, regretter leur mort et néanmoins les chasser. Plutôt que de résoudre artificiellement ce paradoxe, Maïlys Belliot et Stephan Ferry choisissent de l’examiner. C’est lorsque leur enquête reste au plus près de ces contradictions qu’elle est la plus convaincante.

Les auteurs ne cachent pas d’où ils partent. Leurs expériences dans les milieux de protection de la nature leur avaient laissé une image peu flatteuse des chasseurs. Ils reconnaissent eux-mêmes n’avoir pas été « tout à fait objectifs » : les uns les considéraient comme des « emmerdeurs d’écolos », tandis qu’ils voyaient les autres comme des « bourreaux du vivant ». Les lectures de Baptiste Morizot, Maurice Genevoix puis Charles Stépanoff commencent à fissurer ces certitudes. La campagne de la FNC revendiquant le titre de « premiers écologistes de France » fait le reste : plutôt que de simplement s’indigner, ils décident d’aller vérifier. C’est une bonne idée. Et, pendant une grande partie du livre, elle est bien exécutée.

Quand le terrain fait son travail

Deux ans d’enquête, des battues, une chasse à courre, de la fauconnerie, des sociétés de chasse en Charente, dans le Rhône ou la Nièvre, un équipage dans l’Oise, des rencontres avec des naturalistes, des chercheurs, des associations, des responsables fédéraux et l’OFB : les auteurs ont réellement travaillé leur sujet. Cette immersion produit immédiatement un effet salutaire. « La chasse » cesse d’être un bloc abstrait pour devenir une collection de pratiques, de cultures et de motivations qui ont parfois peu de choses en commun.

Le livre montre des chasseurs passionnés par les chiens, d’autres par le pistage ou la connaissance du territoire, certains hostiles aux enclos ou à la chasse à courre, d’autres soucieux avant tout de gestion. Il montre aussi les divergences internes sur les sangliers, les cervidés, la place de la FNC ou la manière de répondre à la contestation sociale. Cette complexité ne sert pas à innocenter le monde cynégétique. Elle évite simplement de transformer près d’un million de pratiquants en personnage collectif doté d’une seule psychologie, procédé très à la mode dans notre société contemporaine.

Les auteurs ne basculent pas pour autant dans un plaidoyer cynégétique. Ils reprennent sans détour plusieurs critiques adressées au monde de la chasse : lâchers de gibier d’élevage, maintien de certaines espèces fragiles parmi les espèces chassables, accidents, animaux blessés, pollution au plomb ou encore limites de la formation. Ils accordent aussi une place importante aux tensions entre la FNC et certains chercheurs. L’écologue Aurélien Besnard raconte notamment combien la collaboration devient difficile lorsque des scientifiques sont d’emblée rangés parmi les « écolos radicaux ». Le livre prend donc acte de ces critiques et les met en débat, sans les confondre avec une condamnation globale de la chasse.

Mais cette rigueur a toutefois ses angles morts. Lorsque Animal Cross affirme que 23 espèces d’oiseaux chassables seraient menacées, Belliot et Ferry ramènent le chiffre à onze espèces classées « vulnérables » ou « en danger critique » au niveau national. La correction est utile, mais un peu sèche : pour des oiseaux migrateurs, un statut français ne dit pas tout de l’état de la population à l’échelle européenne ou mondiale, pas plus qu’un bon statut global ne dit ce qui se passe en France. Les auteurs le savent d’ailleurs, puisqu’ils évoquent juste après le cas de la bécassine des marais et le manque de données sur les dynamiques locales. Le sujet aurait mérité d’être creusé plutôt que refermé par un simple décompte.

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Même raccourci sur les accidents. Le livre rappelle qu’ils ont baissé de 54 % depuis 1999-2000, contre 33 % pour le nombre de chasseurs, et en déduit que le progrès est moins spectaculaire qu’il n’y paraît. Mais la pratique, elle, a profondément changé : recul du petit gibier, essor du grand gibier et des battues, donc davantage de tirs à balle, précisément les plus accidentogènes. Le livre le documente lui-même sans vraiment en tirer les conséquences. Là encore, la question n’est pas de contester la conclusion, mais de constater qu’elle arrive un peu vite.

La faiblesse devient plus nette lorsqu’elle touche à la démonstration factuelle. Le passage consacré aux « cochongliers » en offre un exemple frappant. Les auteurs écrivent que la croissance des populations de sangliers « a pu être aidée » par des croisements entre sangliers sauvages et truies domestiques et évoquent des lâchers destinés à repeupler certains territoires ou à augmenter artificiellement les effectifs disponibles à la chasse. À la page suivante, ils ajoutent que des mises bas automnales devenues plus fréquentes « laissent […] augurer d’une pollution génétique d’ampleur ».

Bof. Trois questions distinctes sont ici fondues en une seule : des croisements entre sangliers et porcs domestiques ont-ils été pratiqués à une échelle significative ? Ont-ils laissé une introgression génétique importante dans les populations sauvages actuelles ? Et cette éventuelle introgression a-t-elle contribué à leur croissance démographique ?  En l’état actuel des connaissances scientifiques, cette chaîne causale n’est pas établie. Les recherches disponibles peuvent documenter l’existence d’introgressions entre porc domestique et sanglier, mais elles ne permettent pas d’affirmer qu’une politique de croisements aurait existé, ni même qu’elle aurait produit une « pollution génétique d’ampleur » …encore moins qu’elle expliquerait une part mesurable de l’explosion actuelle des populations. 

Le problème ne tient donc pas seulement aux sources choisies par les auteurs : les hypothèses qu’ils articulent comme une explication demeurent, à ce jour, des hypothèses non validées par des travaux scientifiques suffisamment solides. Le renvoi au Larousse de la chasse ne fait ici qu’accentuer la fragilité d’une démonstration que la littérature scientifique elle-même ne permet pas de tenir avec cette assurance.

La critique ne consiste pas à affirmer que ces croisements n’ont jamais existé, encore moins qu’une introgression génétique serait impossible. Elle consiste simplement à rappeler une règle que le livre applique lui-même ailleurs avec beaucoup de zèle : entre une hypothèse plausible et un fait démontré, il y a normalement quelques données.

Les auteurs disposaient pourtant de suffisamment d’éléments pour interroger la part de responsabilité du monde cynégétique sans charger davantage la démonstration. Nourrissage permanent destiné à fixer les animaux, recherche locale de fortes densités, pratiques qui, lorsqu’elles visent artificiellement à entretenir les populations, sont des dérives qu’il n’y a aucune raison de défendre. Encore faut-il distinguer ces pratiques de ce qui n’en est pas une. Le livre présente ainsi l’épargne des femelles reproductrices comme une pratique « en principe interdite », alors qu’il n’existe aucune interdiction nationale de ne pas tirer une laie. Tout au plus peut exister une consigne locale. Surtout, l’existence de dérives locales ou historiques ne suffit pas à caractériser l’ensemble de la gestion cynégétique du sanglier. C’était déjà un sujet suffisamment sérieux pour ne pas y ajouter une causalité génétique que la recherche actuelle ne permet pas d’établir.

C’est surtout l’asymétrie qui gêne. Lorsqu’une association anti-chasse gonfle un chiffre, Belliot et Ferry retournent à la source, interrogent la catégorie utilisée et remettent l’affirmation à sa juste place. Lorsqu’une hypothèse conforte leur propre récit sur la responsabilité historique du monde cynégétique dans le dossier sanglier, la même vigilance se fait soudain plus discrète. Ce n’est pas une faute rédhibitoire mais c’est précisément le genre de biais qu’une enquête de cette ambition devrait pourtant surveiller chez elle avec autant de soin que chez ses adversaires.

Reste enfin la promesse inscrite sur la couverture. Ils ont tué Bambi se présente comme une « enquête sur la chasse et ses impacts écologiques ». À ce compte-là, le livre ne remplit qu’imparfaitement son contrat. Il parle abondamment d’écologie : oiseaux migrateurs, sangliers, cervidés, forêts, plomb, Esod, prédateurs, écocontribution, actions sur les habitats, suivis scientifiques. Mais il ne produit jamais véritablement le bilan systématique auquel le sous-titre pourrait faire penser.

Il n’y a pas de synthèse organisée par types de pratiques, par espèces ou par milieux permettant de comparer clairement effets positifs, effets négatifs et niveau de preuve. À la place, l’ouvrage avance par dossiers, scènes, entretiens et controverses. C’est souvent plus vivant, mais ce n’est pas la même chose qu’une évaluation écologique rigoureuse. Sur ce terrain, les auteurs montrent surtout que la réponse est compliquée. C’est déjà beaucoup. C’est simplement moins que ce que promet l’étiquette.

En réalité, Ils ont tué Bambi est meilleur lorsqu’il parle de la chasse que lorsqu’il prétend établir son bilan écologique. Son histoire de la pratique, sa sociologie, les conflits internes au monde cynégétique, la construction culturelle de l’hostilité contemporaine, le fonctionnement de la FNC ou les rapports entre chasseurs et naturalistes constituent la vraie matière forte du livre. Il fait comprendre que la chasse ne se réduit pas à un fusil et à un animal mort, mais se trouve imbriquée dans l’agriculture, la forêt, la propriété, la gestion des populations sauvages, les politiques publiques et les représentations culturelles de l’animal.

La dernière scène dans le Morvan résume bien l’intention du livre. Pierre, 67 ans, chasse depuis l’enfance et se méfie franchement des « écolos ». L’une des autrices est végétarienne. Après quelques heures à parler de forêt, d’animaux, de viande et de chasse, il lui confie qu’il n’aurait jamais imaginé pouvoir s’entendre aussi bien avec une écologiste. La scène pourrait facilement virer à la fable un peu sucrée sur les vertus du dialogue, mais l’enquête lui donne davantage de poids : elle montre surtout ce qui se passe lorsqu’on cesse de regarder l’autre camp uniquement à travers ses porte-parole, ses slogans et ses pires représentants.

C’est finalement ce qui rend Ils ont tué Bambi intéressant et frustrant à la fois. Le livre a le mérite rare de déplacer le regard, de faire tomber quelques certitudes faciles et de montrer que la chasse est un objet social, écologique et politique beaucoup plus complexe que ne le racontent ses partisans comme ses adversaires. Mais il se montre moins rigoureux dès qu’il quitte le terrain pour certaines démonstrations générales, simplifie parfois des questions qui auraient mérité d’être creusées et n’applique pas toujours à ses propres hypothèses l’exigence critique qu’il réclame des autres. Une faiblesse d’autant plus visible que son meilleur principe est justement celui-ci : se méfier des récits trop simples. Le livre le rappelle souvent. Il aurait gagné à s’en souvenir…toujours.

Qui sont les auteurs ?

Maïlys Belliot et Stephan Ferry sont tous deux journalistes. Maïlys Belliot s’est formée au CFPJ à Paris et travaille comme journaliste indépendante, notamment pour des médias consacrés aux questions environnementales et sociétales. Stephan Ferry est journaliste indépendant, formé au CUEJ de Strasbourg. Titulaire de la carte de presse depuis 2010, il a notamment travaillé pour Sud Ouest, L’Humanité Dimanche ou Le Monde diplomatique et s’est spécialisé dans les enquêtes au long cours. Il est également photographe et auteur de plusieurs ouvrages.

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1 Commentaire :
  1. Nlstv
    14/09/26

    Bonjour,
    Merci beaucoup pour l’éclairage sur cet ouvrage qui, malgré son titre, les idéaux de départ de ses auteurs et les réserves que vous évoquez, semble finalement aller plutôt dans le bon sens du consensus pour le bien vivre ensemble. Il est toujours bon d’ouvrir des questionnements à partir du moment où ceux-ci ne sont pas biaisés afin d’atteindre inexorablement un but ou l’autre.
    J’ai pour habitude systématique de recroiser les infos d’intérêt que je vois, lis ou entends. J’ai tapé simplement le titre de ce livre sur mon moteur de recherche et, au moment où j’écris ces lignes, force est de constater que seul les libraires en ligne en font promotion de vente (ce qui est leur métier), mais comme à chaque fois qu’il n’y a pas de bad buzz sur lequel surfer, aucun article dispo sur les grands médias, seul l’article de Chasses Eternelles apparaît.
    En essayant d’affiner mes recherches, je suis tombé sur une interview par France 24 du 13/09/2026 de l’un des auteurs, M. Ferry. Le titre évocateur « ouverture polémique de la chasse après un été caniculaire » m’a tout de suite un peu… tendu. L’attitude du journaliste et ses questions laissaient à croire d’un résultat entendu. M’attendant moi-même à des réponses plus proche d’une « écologie directive » avec peut-être qlq points d’accords sur la chasse, mais… Point n’en faut ! M. Ferry est d’une justesse peu commune dans ces réponses !
    Sur ce coup, aucun discours militant ou anti à relever à mon grand soulagement. Quand la surprise est agréable autant ne pas la bouder…
    Pour les intéressés, n’hésitez à aller voir cette interview, que vous trouverez sur le célèbre serveur de vidéos où Richard nous fait converger chaque vendredi soir. Pour la trouver utilisez la phrase clé « ouverture polémique de la chasse après un été caniculaire • FRANCE 24 ».
    Bien à vous tous.

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