Cinq heures. Le matin te crache à la gueule. T’as pas dormi, ou mal, ou pas assez. T’enfiles ton pantalon encore humide d’hier, les chaussettes froides, les bottes pas sèches (jusque-là t’es mal organisé). Les chiens s’énervent, ils savent. Ils savent que c’est pas un matin comme les autres. Ils le sentent, comme toi tu le sens. Tu dis rien. Tu passes la porte. Tu laisses le monde derrière. T’y retournes.

La flotte. La foutue flotte. Elle tombe pas, elle s’écrase. Elle claque comme des gifles. Le ciel s’ouvre, s’éventre, balance tout. Et toi t’es là, bien planté. C’est pas du courage, non. C’est de l’instinct. C’est viscéral. T’as pas le choix. C’est ça ou pourrir dans un monde qui pue l’ennui, les lumières bleues, les notifs, les selfies et les discussions molles.
Toi tu veux du vrai. Du brutal. Du tremblant. Tu veux la bête noire. Tu veux l’entendre, la deviner, la sentir t’échapper. Tu veux te perdre un peu. Te retrouver beaucoup.
Tu marches. Ça glisse. Le vent t’enfonce la tête dans les épaules. Et t’avances quand même. Parce qu’y a un moment, dans tout ce bordel, où tu vas l’entendre. Les chiens. La voix. Pas un aboiement comme dans les pubs. Un cri d’en bas, sorti des entrailles. Un cri qui fend la forêt, qui soulève les tripes. Ça, c’est de la musique. C’est pas Spotify, c’est pas du Netflix. C’est un appel. Ton appel.
Et puis le cœur cogne. Tu te remets à vivre. Vraiment. T’avais oublié ce que c’était. L’adrénaline pure, pas celle des écrans. Pas du faux. Du vrai. Les chiens lèvent, toi tu suis. Tu t’oublies. Tu redeviens bête. Frère du sanglier. Ennemi. Pair.
Ils comprennent pas. Ils peuvent pas. Trop loin. Trop propres. Trop secs. Ils veulent des chiens qui pètent des bulles de savon, des sangliers qui récitent des poèmes, des chasseurs qui s’excusent à chaque pas. Des chasseurs de salon. Des chasseurs en carton. Toi t’es pas là-dedans. Tu t’en fous de gérer des populations. Tu la gères pas la forêt. Tu la vis. Tu la traverses. Tu t’y brises, parfois. Tu t’y égares. Tu t’y tues aussi, peut-être. Mais tu la mens pas.
Y veulent du sens. T’as que du sang. Du silence. Et ça suffit.
Tu traques pas pour une cause. Tu traques parce que sinon tu crèves. D’asphyxie. D’écrans. De mièvrerie. Tu traques parce que c’est ta manière à toi de rester debout. Tu fais pas de politique. Tu fais pas de morale. Tu fais de la forêt. Du matin. Du chien. De la vie.
Y’a plus de place pour les types comme toi. On les planque. On les caricature. On les diabolise. T’es le dernier dinosaure, mon vieux. Le dernier des mohawks. Le dernier qui ferme pas sa gueule quand la bête passe. Qui tire. Qui respecte. Qui remercie. Qui nettoie.
Et quand le coup part. Quand t’épaule, t’aligne, tu retiens. Une seconde. Deux peut-être. Et puis ça claque. Le sang. La chaleur. Le souffle. Et le silence derrière. Là, t’es pas un tueur. T’es un homme. Un homme qui sait. Qui sait ce que c’est que de prendre. De mesurer. D’assumer. T’as pas de haine. Pas de jouissance. Juste une gravité. Un poids.
Tu vas voir la bête. Tu la touches. Tu la regardes. T’as mal un peu. Mais t’as pas honte. Tu dis rien. Tu sens. T’es là. C’est tout. Et c’est immense.
Tu rentres. Pas plus fier. Pas plus fort. Juste plus vrai. La boue dans les bottes. L’odeur des chiens dans le pick-up. Les fringues mouillées, la radio qui crache du mauvais son, le dos cassé. Mais le cœur plein. Plein à ras-bord. D’instants. De lumière basse. De cris. D’attente. D’éclairs. De chaleur humaine, aussi. Parce que y’a ça : les copains. Les autres. Ceux qui sont venus. Ceux qui étaient là. Autour du feu. À la pause. À raconter. À se moquer. À revivre.
Cette fraternité-là, tu la remplaces pas. Tu la trouves pas au bistrot. Tu la télécharges pas. Tu la tweetes pas. Elle s’éprouve. Elle se gagne. Elle se construit dans la boue et le silence. Elle se forge dans l’échec. Dans la peur. Dans la fatigue. Elle se transmet dans les regards. Elle s’imprime dans les gestes. Elle te suit jusqu’au cercueil.
Et t’as beau en baver. T’as beau te dire « plus jamais », quand la nuit tombe, t’as qu’une envie. Revenir. Y retourner. Te retaper le réveil. Le sac trop lourd. Les chiens impatients. La pluie. La glaise. Le bois qui pue le sauvage. T’en veux encore. T’en veux toujours.
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C’est pas une passion, c’est une nécessité. Un besoin de rétablir l’équilibre. Pas celui des chiffres. Celui du cœur. De la peau. De la terre. T’as besoin d’entendre les feuilles crier sous les pas. T’as besoin de suivre. De comprendre. De rater. D’y croire.
T’as jamais fait ça pour plaire. Jamais pour convaincre. T’as jamais eu besoin de dire pourquoi tu chasses. T’as même jamais vraiment su. Parce qu’il y a pas de pourquoi. Y a que du comment. Et du maintenant.
Et si demain ils te l’interdisent ? Imagine. Si on te retire ça ? Si on te laisse qu’un canapé et un billet pour aller au parc voir des sangliers en cage ? Qu’est-ce qu’il te reste ? Des souvenirs. Des cicatrices. Des rêves de bête noire qui passent dans les feuillus. Des chiens qui pleurent dans leur sommeil.
Mais ils pourront pas te le prendre. Jamais. Ils pourront interdire. Verbaliser. Enfermer. Mais ce que t’as vécu, ça, c’est à toi. Gravé. En toi. Dans ta peau. Dans tes os. Dans le fond de ton ventre.
Alors ouais. Lève la tête. Redresse les épaules. Dis rien. Mais souris. Parce que t’as eu cette chance. D’être de ceux qui ont connu ça. D’avoir croisé le regard d’un sanglier. D’avoir senti ton cœur cogner comme un tambour. D’avoir été vivant. Tellement vivant que tout le reste paraît flou.
T’es chasseur. De sanglier. De réel. De beauté brutale. Et ça, c’est pas une étiquette. C’est un honneur.
Alors continue. Marche. Traque. Tire. Relève. Transmets. Chante. Hurle. Crie. Aime. Pleure. Mais vis. Vis comme seul un homme peut vivre quand il sait d’où il vient. Et où il va. Même si c’est dans le brouillard. Même si c’est dans le froid. Même si c’est seul.
Parce que c’est là, mon frère, que t’es le plus fort. Et le plus beau.
Et toi tu sais. Tu sais ce que c’est que la fatigue dans les os. Le froid dans les dents. Le doute, aussi. Parce qu’on doute, hein ? On se demande. Est-ce qu’on est fous ? Est-ce qu’on est seuls ? Est-ce qu’on est encore utiles ? Non. On est pas utiles. On est vivants.
On est les derniers à connaître le poids d’un fusil, la vérité d’une trace, le frisson d’un ferme. On est les derniers à vivre dans un monde sans mode d’emploi. On est les derniers à ne pas demander pardon d’exister.
Alors oui. Continue. Et surtout, transmets. Transmets à ceux qui viendront. Montre-leur. Raconte. Fais-les marcher, tomber, râler, revenir. Fais-les vivre. Comme toi tu l’as vécu. Fort. Sale. Trempé. Magnifique.
Parce que si toi tu t’arrêtes… alors c’est un monde entier qui s’éteint.
Et ça, mon vieux, c’est pas possible.
Et dis-toi que pendant que tu fais ça, là-bas en haut, y a peut-être ton vieux. Ton père. Ou celui d’un autre. Celui qui t’a montré, qui t’a emmené, qui t’a tendu le fusil pour la première fois. Celui qui a crié « tiens-le bien », qui t’a dit « ne tire pas trop vite », qui a regardé le tir avec toi en silence. Lui aussi, il est là, quelque part dans la brume. Il marche encore avec toi. Il ferme la ligne, peut-être. Il guide les chiens. Il t’observe. Et il sait. Il sait que t’as pas trahi. Que t’as pas baissé les bras.
Alors marche. Encore. Tant que t’as des jambes. Marche pour toi. Pour eux. Pour ceux qui ne savent pas. Pour ceux qui sauront.
Parce que tant qu’un seul homme marchera sous la pluie pour chercher la bête, ce monde-là ne sera pas mort. Il tremblera encore. Il vivra encore. Et ce sera bon.
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Ce texte, c’est l’histoire d’un chasseur qui grâce à son fusil et à son pick up se donne deux illusions : l’illusion d’être l’égal, le frère du sanglier et l’illusion d’échapper à la technique alors qu’il y baigne jusqu’au cou. Le lyrisme et l’esthétisation masquent ces deux illusions. La chasse procure joie et jouissance (contrairement à l’auteur n’ayons pas peur du mot) mais c’est mieux quand on est conscient des conditions qui rendent celles-ci possibles .
Léonard,pour la chasse a courre,assez decriee,pas de fusil,pas de pick up.c est de loin la moins meurtrière et celle qui se rapproche le plus de la nature (meute de loups ou de chiens).