Se lever à 4h sans arme, suivre des archers passionnés, découvrir le silence des bois, l’intensité d’un face-à-face et la frustration de l’abstinence : récit d’une première fois, entre initiation et révélation.

C’est une drôle de sensation de se lever à 4h du matin pour aller chasser sans arme.
J’avais été invité à ce week-end bien en amont par Cédric Nectoux, figure de proue d’un groupe d’archers passionnés. Je pensais avoir passé ma JFO d’ici-là. Ça ne s’est pas fait. Et je n’ai pas voulu me défiler. J’y suis allé quand même, en accompagnateur.
Pas question d’occuper une place de chasseur, bien sûr. Mais pas question non plus de renoncer à une telle opportunité. Le territoire était exceptionnel, la chasse exclusivement à l’arc, et l’occasion unique : deux jours d’immersion en Charente, avec un groupe d’archers expérimentés.
Dès le vendredi soir, on repère. Les coulées, les passages, les vents. J’ai les yeux grands ouverts, je veux tout comprendre, tout retenir. L’arrogance discrète du débutant, celle qui s’imagine pouvoir saisir en quelques heures ce que d’autres mettent une vie à ressentir.
Le lendemain, réveil à 5h. Déposés à 5h45. Trop tôt. On attend dans le noir avant de pouvoir marcher sans bruit. Je suis Richard dans les bois. On se poste. Thomas et un autre chasseur rentrent en poussée silencieuse. À 7h15, un chevrillard passe exactement là où on l’avait pressenti. Il n’a jamais donné l’occasion d’un tir propre. On le regarde s’éloigner. Richard me dit : “Ne pas tirer est un acte de chasse”. J’apprends.
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On enchaîne avec la battue. On est postés à flanc de colline, dans l’attente tendue qui précède l’arrivée des chiens. Et puis soudain, l’agitation gagne la forêt. Les aboiements montent, le bois se met à parler. Chaque craquement, chaque bruit devient une alerte. Et puis, en quelques secondes, un chevreuil déboule. Un éclair fauve entre les troncs. Une seconde. Peut-être deux. Et déjà il a disparu. Ça va vite. Très vite. Trop vite pour moi, qui découvre encore les codes, les rythmes, les réactions. Je mesure l’adresse qu’il faut pour agir dans ce tumulte, l’instinct et le calme qu’il faut conjuguer pour décider, viser, tirer… ou ne pas tirer. Richard m’explique que ce n’est pas toujours ainsi : souvent, les animaux ont une longueur d’avance sur les chiens, ce qui donne des occasions plus nettes, plus calmes. Mais là, c’était du grand galop.
Et puis, au moment de se poster, on dérange une chouette. Elle s’envole devant nous, glisse entre les branches, sans un bruit. J’ai rarement vu ça. Ce vol si pur, si net. Elle flotte. Elle évite tout. C’est silencieux, c’est beau. On dirait que la forêt s’écarte pour elle. C’est un moment suspendu. Une douceur inattendue au milieu de toute cette tension.

L’après-midi, je découvre la recherche au sang. Deux animaux retrouvés. Le conducteur parle peu. Son chien, lui, parle clair. Madiba connaît son boulot. Il lit la forêt comme un livre. Moi, je découvre. On m’apprend comment marquer la piste pour orienter le conducteur à son arrivée, et surtout une règle d’or : toujours rester derrière le chien. Ne jamais le gêner, ne jamais le devancer. C’est un autre pan du monde cynégétique que je découvre, avec ses codes, son respect, son efficacité.
Pas le temps pour la sieste.
On repart à l’approche. Je suis encore dans les pas de Richard. Il repère deux chevrillards à 200 mètres. Approche lente, millimétrée. Le vent est bon. Mais la chevrette, elle, est là. Couchée. Invisible. Elle nous grille. Fuite. Échec. On continue.
On se poste sur une trouée de maïs. J’attends. Le soir tombe. Et là, elle sort. Une chevrette. À 25 mètres. Puis 20. Puis 10. Puis 6.
Elle se gratte. Elle mange. Elle lève la tête. Elle m’écoute. Elle ne me voit pas.
Je suis immobile. Entier. Tout mon corps est tendu vers elle. J’entends mon cœur dans ma gorge. Chaque muscle retient son souffle. Je suis présent. Intensément. C’est une forme d’absolu. Je me suis retrouvé dans un état que je n’avais plus connu depuis mes plus grands moments de compétition. Pas même les Jeux Olympiques ne m’avaient mis dans une telle clarté. L’enjeu ici n’était ni la médaille, ni la performance. C’était une présence pure. Un face-à-face. Une vérité primitive.
Ce n’est pas la mise à mort qui me fascine. C’est l’avant. Le possible. Le potentiel. La bulle d’intensité absolue dans laquelle on se retrouve quand on n’est plus seulement humain – mais un animal, face à un autre.
J’étais prédateur. J’étais vivant. J’étais tout.
Et pourtant… ne pas pouvoir tirer, ne pas avoir d’arc ce jour-là, c’était aussi une forme d’abstinence frustrante. Parce que oui, la mise à mort, c’est la finalité. C’est ce qui clôt le moment. Ce n’est pas un détail anecdotique, c’est l’aboutissement. Le tir, c’est ce qui transforme un instant de connexion sauvage en acte de chasse. Sans lui, il reste l’émotion brute, oui, mais aussi une frustration. Une vraie.
Parce qu’un prédateur ne fait pas que regarder. Un prédateur tue. Et toute la beauté de l’équilibre fragile entre maîtrise, tension, instinct et décision se cristallise dans cet instant-là. Le moment de choisir, et d’agir.
Ce jour-là, elle m’a vu. Elle a filé dans le maïs. Et dans ce souffle suspendu, entre ce que j’aurais pu faire et ce que je n’ai pas fait, j’ai senti tout le poids de cette dualité. L’intensité folle de l’avant. Et le vide de l’après.
Le lendemain, nouvelle tentative. Toujours sans Arc. Pas de rencontre comparable. Mais j’observe. J’absorbe. Je note. Je comprends la rareté de la rencontre de la veille…
Et puis il y a eu les tablées. Les repas pris tous ensemble, les blagues qui fusent, les accents qui chantent. Ce moment hors du temps où la fatigue s’efface, où la chasse se raconte, où chacun refait le monde à sa façon. Je découvre la chasse, mais je découvre surtout un monde d’hommes et de femmes passionnés, simples, entiers, avec qui la vie a du goût. Ces moments-là comptent autant que ceux passés en forêt. Ils soudent, ils forgent, ils restent.
Quand je repars, je suis riche de nouvelles rencontres. Humaines et sauvages.
Je voudrais remercier toute l’équipe de passionnés qui m’a accueilli. Merci pour la transmission, pour le territoire partagé, pour la confiance. Merci pour cette première fois.
Maintenant, il me reste à passer cette foutue JFO.
Si quelqu’un lit ces lignes et connaît une session hors samedi, dans un rayon raisonnable autour de l’Indre-et-Loire… je suis plus que preneur.
Un pas de plus vers ce que je deviens.
A voir en vidéo :











C’est top !
Merci pour ce partage.
Nous vivons des moments merveilleux. Profitons-en.
Merci encore
Des mots forts emplis d’émotions. Des réactions de chasseur en herbe qui ne laissent planer aucun doute sur la passion naissante ! bienvenue Pierre dans la grande famille !
Très bel article qui donne envie de vivre des moments uniques … la chasse est multiple mais aussi très personnelle dans ses ressentis.
Ce que j’apprécie, dans la pratique de la chasse à l’arc, est de toujours trouver des pratiquants qui cherchent le « geste pur « . Que cela soit dans la préparation, dans l’acte lui même et cela va aussi jusqu’à la finition de cette action. c’est très appréciable d’arriver, pour un conducteur de chien de sang, sur Anschluss où tout est bien fait !!
Madiba et moi serons ravi de vous faire découvrir la recherche plus en profondeur !
Merci !
Bel article effectivement, même pour moi qui ne chasse pas à l’arc. Mais je crois qu’il n’y a pas une si grande différence dans les ressentis, que l’on chasse avec un arc ou avec une carabine. Simplement, l’achèvement de l’action est plus « brutal » avec une arme à feu. Mais je suis convaincu que cela laisse toujours les mêmes sentiments mêlés, de la satisfaction du résultat bien sûr, mais aussi une espèce de regret d’avoir pris une vie…