Brigitte Bardot : la mémoire aux enchères

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date 21 septembre 2026
author Richard sur Terre

Ce lundi 21 septembre, 285 objets ayant appartenu à Brigitte Bardot sont dispersés à Drouot. Lunettes, vêtements, bijoux, souvenirs d’enfance, objets religieux, mobilier : une partie de l’univers intime de BB change de mains.

Son dernier compagnon, Bernard d’Ormale, crie au scandale. La Fondation réplique qu’il avait lui-même approuvé la vente. Derrière la querelle familiale et institutionnelle apparaît une question autrement plus embarrassante : depuis la disparition de Brigitte Bardot, qui peut encore parler en son nom ?

Il y a quelque chose d’étrange à voir la vie d’un mort rangée en lots. Lot 12, lot 48, lot 173. Une paire de lunettes, une chemise de nuit, un chapelet, une petite croix, un meuble, une guitare, une machine à écrire. Ce lundi 21 septembre, l’hôtel Drouot disperse 285 objets ayant appartenu à Brigitte Bardot, provenant de son appartement parisien mais aussi de La Madrague et de La Garrigue, ses propriétés de Saint-Tropez. La vente a été conçue comme le récit d’une vie, explique la maison Millon : la danse, le cinéma, les maisons, les souvenirs familiaux, les animaux. Les estimations commencent parfois à quelques dizaines d’euros. Dans quelques heures, le marteau aura fait son travail et ce qui formait hier encore un univers privé sera éparpillé entre des dizaines ou des centaines de propriétaires. 

On pourrait n’y voir qu’une vente de succession assez banale, rendue spectaculaire par le nom inscrit sur le catalogue. Sauf que Bernard d’Ormale vient de jeter un énorme pavé dans la vitrine. Celui qui a partagé les dernières décennies de la vie de Bardot juge la vente « scandaleuse », parle d’un « non-respect de la mémoire de Brigitte » et affirme qu’elle n’aurait jamais accepté de voir ainsi dispersés ses objets personnels. Il explique avoir retrouvé à Drouot des choses qu’il avait vues pendant des années dans l’appartement parisien de BB et assure avoir été placé devant le fait accompli. Henry-Jean Servat, autre proche historique de Bardot, enfonce le clou en s’indignant notamment de la vente de chapelets, de petites croix et de souvenirs d’enfance.

Seulement voilà : la Fondation Brigitte Bardot oppose à cette version un détail qui change singulièrement la scène. Selon elle, la vente a été votée en juin par son conseil d’administration et Bernard d’Ormale, qui présidait alors la Fondation, faisait partie de ceux qui l’ont approuvée. D’Ormale ne nie pas formellement avoir participé à ce vote. Il affirme qu’il n’avait pas compris que la décision concernait des objets d’une telle intimité. Donc soit le conseil d’administration a été clairement informé de la nature de la vente et le président de l’époque l’a approuvée avant de la dénoncer trois mois plus tard, soit la délibération était suffisamment vague pour qu’on puisse voter une vente sans comprendre ce qui allait réellement passer sous le marteau. Entre ces deux versions, il existe nécessairement un document : la délibération ou le procès-verbal du conseil de juin. Pour l’instant, il n’est pas public. 

A lire aussi : Brigitte Bardot est morte, la décence aussi

La Fondation dispose pourtant d’un argument qui, au premier regard, paraît imparable. Brigitte Bardot avait elle-même vendu aux enchères une partie de ses biens les plus précieux en 1987 afin de réunir les fonds nécessaires à son combat pour les animaux. Elle avait poussé la logique encore plus loin quelques années plus tard en faisant don de La Madrague à sa Fondation. Difficile, dans ces conditions, de présenter comme sacrilège par principe le fait de transformer des souvenirs de BB en argent destiné à la cause animale : Bardot l’avait fait avant tout le monde, avec une détermination que personne ne peut sérieusement lui contester. La Fondation rappelle d’ailleurs aujourd’hui cet épisode pour inscrire la vente de Drouot dans la continuité de son geste fondateur. 

Sauf qu’en 1987, Brigitte Bardot vendait les affaires de Brigitte Bardot. Elle choisissait ce qu’elle abandonnait, ce qu’elle conservait et surtout ce qu’elle voulait faire de l’argent. En 2026, Brigitte Bardot n’est plus là pour choisir. Or personne n’a pour l’instant produit de volonté écrite de sa part demandant que ces 285 objets précis, jusqu’aux souvenirs les plus personnels, soient dispersés après sa mort. On peut parfaitement considérer que cette vente respecte l’esprit de son engagement. On ne peut pas transformer cette interprétation en volonté de la défunte sans document qui l’établisse. Entre « elle avait déjà vendu des objets pour les animaux » et « elle aurait voulu que l’on vende ceux-ci après sa mort », il y a un pas. Pour l’instant, ce pas est franchi par ceux qui parlent à sa place.

Il faut d’ailleurs corriger une autre simplification largement reprise depuis quelques jours : cette vente n’est pas uniquement organisée « au profit des animaux ». La maison Millon et l’AFP indiquent que son produit bénéficiera à la Fondation Brigitte Bardot et à Nicolas-Jacques Charrier, le fils unique de l’actrice. La clé de répartition entre les deux bénéficiaires n’a pas été rendue publique dans les informations disponibles. Cela ne rend évidemment pas la vente suspecte, le fils de Brigitte Bardot pouvant parfaitement être propriétaire ou héritier d’une partie des biens. Mais cela rend pour le moins approximative la petite histoire consistant à expliquer que chaque bibelot vendu serait simplement transformé en croquettes et en soins vétérinaires. La réalité successorale, cette créature généralement moins photogénique que les communiqués de presse, est manifestement plus compliquée. 

Et puis il y a le contexte. Car cette vente intervient quatre jours seulement après un changement spectaculaire à la tête de la Fondation. Le 6 février dernier, après la mort de Brigitte Bardot, la Fondation annonçait officiellement qu’un nouveau Président a été élu : Bernard d’Ormale. Elle précisait qu’il veillerait « scrupuleusement » à ce que l’esprit souhaité par Brigitte Bardot perdure. Sept mois plus tard, le vocabulaire a curieusement changé. Le 17 septembre, en annonçant l’élection de Max Guazzini, la même Fondation explique que d’Ormale avait « repris de façon impromptue » le mandat de Bardot et qu’il avait simplement « assuré l’intérim ». Les statuts peuvent parfaitement expliquer juridiquement cette succession et la Fondation affirme qu’ils prévoient un renouvellement annuel de la présidence. Reste qu’en matière de communication, un « nouveau président » devenu sept mois plus tard un président « par intérim », c’est une nuance suffisamment imposante pour qu’on la remarque. 

La vraie bataille qui commence est donc celle de l’héritage de Bardot, dans tous les sens du terme. Elle avait créé une Fondation tellement indissociable de sa personne qu’elle lui avait donné son nom, une partie de sa fortune, sa maison et quarante années de sa vie. Tant qu’elle était là, la question de savoir qui incarnait cette institution ne se posait guère. Depuis sa mort, le mari invoque ce qu’elle lui aurait dit et ce qu’elle aurait voulu. Les anciens proches invoquent la femme qu’ils ont connue. La Fondation invoque son œuvre, son combat et la continuité institutionnelle. Chacun dispose d’une part de vérité et, surtout, chacun peut prononcer cette phrase extraordinairement commode : « Brigitte aurait voulu… »

Brigitte Bardot avait la réputation de ne pas avoir besoin d’interprètes pour dire ce qu’elle pensait. Elle écrivait, protestait, attaquait, soutenait, se fâchait et changeait rarement ses opinions pour faciliter la vie de ceux qui l’entouraient. Il serait donc assez ironique qu’à peine disparue, cette femme qui passa sa vie à parler en son propre nom devienne une sorte de ventriloque dont chacun pourrait emprunter la voix pour légitimer ses décisions.

Les enchères de ce lundi diront combien valent les objets de Brigitte Bardot. Elles ne répondront pas à la question qui compte désormais beaucoup plus : qui, aujourd’hui, peut encore prétendre disposer de sa volonté ?

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