À toi mon vieux lecteur

Outre le fait – primordial à mes yeux – que sans elle je n’aurais jamais rencontré ma femme, j’aime bien ma belle-mère. Quand elle venait passer quelques jours chez nous, en Picardie profonde, on passait de bons moments. J’imagine que pour elle, citadine arrageoise, ces escapades à la campagne étaient comme des récréations pour une personne déjà âgée, rencontrant des difficultés pour se déplacer du fait d’une hémiplégie.

Texte : Thierry Delefosse

On l’emmenait au bois, et invariablement, son commentaire était : on ne voit pas de bêtes ! Un soir d’été, alors que l’apéro se prolongeait – ah ça, elle ne crache pas sur mon whisky – elle se plaignit de nouveau de n’avoir « pas vu de bêtes » lors de sa sortie, ajoutant « je me demande ce que tu peux bien chasser ». Piqué au vif, je montais sur-le-champ une petite virée en plaine, en voiture. Alors que le soir tombait, cinq chevreuils se levèrent d’un blé et eurent l’obligeance de traverser le chemin devant nous. Elle fut ravie ! Tout juste si elle n’applaudit pas comme une enfant…

Elle aime bien mes livres aussi, surtout celui qui est illustré par les photos de sa fille « Et la nature créa le chasseur ». Elle en fait volontiers la promo auprès de ses copines, entre le thé et la partie de rami…

L’âge avançant, ses visites se firent plus rares, puis cessèrent. Le cœur gros, elle finit par vendre sa maison en ville où elle a vécu cinquante ans, pour s’installer dans une « résidence seniors ». Un petit appartement, une cuisine de poupée, une courette avec quelques fleurs. Un restaurant pour les résidents, une salle de détente commune… Que dire… C’est beaucoup mieux que certains endroits où l’on finit sa vie, mais n’empêche que les rares fois où j’y vais, j’ai la gorge qui se serre… C’est étroit…

Chaque soir, elle téléphone pour passer quelques minutes avant de se coucher. Elle nous fit, la semaine dernière, ce récit. 

Hier, dans la salle commune, on a parlé de chasse, suite à une émission télé. Beaucoup n’y connaissent rien mais tout le monde cause. Je leur ai dit que les chasseurs respectent le gibier, que ma fille a découvert la chasse avec son mari et que depuis, elle l’accompagne à chaque sortie, sans fusil mais avec un appareil photo.

Écoutant distraitement la conversation, j’ai un sourire : ainsi le débat sur la chasse arrive même au club du quatrième âge… Un débat animé par la belle-doche !

« Vous savez, ma fille a même fait un livre de photos de nature, avec les textes de son mari qui écrit sur la chasse. Vous devriez le lire : c’est autre chose que ce qu’on entend à la télé. Un soir, ils m’ont même fait voir des chevreuils en promenade !

C’est alors qu’un vieux monsieur qui ne parle jamais s’est approché de moi et m’a dit d’un air triste qu’il avait beaucoup chassé jadis, que les souvenirs s’estompent mais, parfois, apportent un peu de lumière dans sa vie, comme les petits matins brumeux où il partait avec son chien… Un passé avec lequel il n’est plus possible de composer…

Comme il était très mélancolique, je suis allé chercher votre livre pour le lui prêter. Il a accepté pour me faire plaisir, mais dès qu’il l’a ouvert, j’ai vu son œil s’allumer, et puis du rouge lui monter aux joues. Je pense que ça va lui plaire. »

Voilà une anecdote qui me fait sourire et que j’oublie pour peu de temps : jusqu’au coup de fil du lendemain. La belle-mère est très énervée.

« Ah là là, le vieux monsieur et venu me voir dès que je suis entrée dans le restaurant.

– Madame, je vous ai rapporté le livre de votre fille (moi, in petto : merci, et moi alors !!!)

– Ah, déjà, il ne vous a pas plu ?

– Ah, si vous saviez… Je l’ai lu entièrement, jusqu’à pas d’heure et après, quand j’ai éteint la lumière, pas moyen de dormir. Dans le noir de la chambre, j’ai tout revu : le lever du soleil au marais, les champs de betteraves cachant les perdrix, le givre sur les branches aux petits matins de novembre, les faisans qui s’envolent dans un bruit de tonnerre. Je me suis souvenu comment mon cœur battait quand les sangliers approchaient, ou au départ d’une bécasse à l’arrêt de mon chien. Ah merci, mille fois merci, si vous saviez comme je suis heureux. Vous féliciterez votre fille. »

Bon, j’ai quand même écrit tous les textes mais je ne me formalise pas. Au contraire, mon épouse et moi rions de ce témoignage émouvant, de ceux qui mettent du baume au cœur quand on publie un livre. Tiens, peut-être même que j’irai lui dire bonjour à ce papy…

Le lendemain, le ton de la voix de Belle-Maman a changé.

« Vous savez, le vieux monsieur qui a lu votre livre ? Eh bien il est mort cette nuit dans son sommeil. On l’a retrouvé dans son lit, il est parti sans souffrir. »

Depuis, je me prends parfois à imaginer des mains parcheminées qui tournent les pages, des yeux délavés qui se posent sur les images de Nounours, qui lisent mes mots, mes phrases. Mon vieux lecteur, dans son lit, revit. Je lui parle de tout ce qu’il a aimé, de tout ce qu’il a perdu, et de ce qu’il retrouve de manière inespérée. J’ouvre la fenêtre de sa chambrette, et l’air qui envahit la pièce chasse, pour quelques heures précieuses, les miasmes de sa fin de vie. Il respire à pleins poumons ! 

Il entend les chiens gémir d’impatience avant le départ, il sent l’odeur de l’huile sur le fusil. Joyeux, il enfile sa vieille veste de pluies d’automne : il pensait que les enfants l’avaient jetée mais non, elle est bien restée dans l’armoire de chasse. Il fait glisser les doigts sur les douilles alignées dans la cartouchière de cuir… Et ses bottes qui écrasent le sol mou lui font oublier l’asphalte qui l’entoure. D’ailleurs, les hauts murs ont disparu, et le toit de la résidence s’ouvre sur un ciel que traversent les oies sauvages, chantantes. Il écoute, ravi. De sa poche, il sort un vieil appeau en buis, et il appelle les grands oiseaux gris qui, charmés, descendent dans son marais et l’emmènent loin, si loin… Oui, il revit. Nous l’avons fait revivre sa dernière passée du soir.

Quand on écrit des bouquins, on se demande souvent… pourquoi. Heureux celui qui trouve la réponse. Je l’ai trouvée ce soir-là : c’est pour ça, bien sûr ! Nous n’inventons rien, nous sommes juste des passeurs. Prendre, modeler et rendre. Exercice périlleux mais tellement beau quand il est réussi.

Merci lecteur.

Le Salon de la Chasse et de la Faune Sauvage 2023

Le Salon de la Chasse et de la Faune Sauvage de Rambouillet, qui aura lieu sur l’île Aumône, située en plein milieu de la Seine à Mantes la Jolie est connu comme le salon de chasse couvert le plus grand. Des exposants venus du monde entier se rassemblent pour présenter et démontrer les dernières nouvelles de l’industrie de la chasse en plein air couvrant autant des fusils de chasse que les vêtements à un public qualifié et intéressé. L’événement est une plate-forme de communication et information pour tous les chasseurs et les amateurs offrant d’excellentes occasions pour établir des nouveaux contacts.

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