Fuligule milouin : que mesure vraiment le chiffre de −36 % ?

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date 12 août 2026
author Richard sur Terre

Un quota de 5 000 prélèvements, une baisse de 36 % brandie par l’ASPAS, un avis scientifique qui recommande d’épargner les femelles : la consultation publique sur le fuligule milouin mélange plusieurs échelles de population qu’il faut ici démêler.

La consultation publique ouverte jusqu’au 19 août porte sur un projet d’arrêté qui reconduit, pour la saison 2026-2027, le régime de gestion adaptative appliqué l’an dernier au fuligule milouin. Le texte fixe un quota national de 5 000 prélèvements, impose la déclaration immédiate de chaque oiseau tué via l’application ChassAdapt et demande aux chasseurs de privilégier les mâles, identifiables à leur plumage nuptial gris et brun-roux. L’ASPAS appelle à un avis défavorable (évidemment). Son argumentaire s’appuie sur trois éléments : un état de conservation jugé préoccupant, une baisse de 36 % régulièrement citée, et des recommandations scientifiques européennes allant dans le sens d’une protection des femelles que le projet français ne transforme pas en interdiction.

Chacun de ces trois points existe réellement dans la littérature scientifique. La question que pose cet article est celle-ci : que désigne exactement ce −36 % ?

Le Comité d’experts sur la gestion adaptative (CEGA) situe précisément ce chiffre : il concerne les oiseaux hivernants de la voie de migration nord-ouest européenne, comptés entre 2006 et 2023. Or l’Accord sur la conservation des oiseaux d’eau migrateurs d’Afrique-Eurasie (AEWA) ne traite pas le fuligule milouin comme une population unique mais distingue plusieurs unités de gestion à l’échelle du continent, dont celle du nord-est et du nord-ouest de l’Europe, une autre couvrant l’Europe centrale jusqu’à la Méditerranée, une troisième reliant la Sibérie occidentale à l’Asie du Sud-Ouest. Le −36 % appartient à la première de ces unités. Il décrit la trajectoire d’un groupe d’oiseaux suivis à un moment précis de leur cycle annuel, pas l’effectif planétaire de l’espèce.

Le CEGA ajoute une précision que la communication militante oublie (étourderie sans doute) : sur cette même population, une tendance à la stabilité se dessine pour les dix dernières années. Autrement dit, −36 % entre 2006 et 2023 ne signifie pas −36 % sur la décennie récente. La courbe s’est infléchie avant la fin de la période mesurée.

Cela ne dispense pas de reconnaître ce que dit la Liste rouge mondiale de l’UICN, évaluée pour les oiseaux par BirdLife : le fuligule milouin y figure en catégorie Vulnérable. C’est un classement de menace, et il serait malhonnête de le nier au prétexte que le −36 % est mal contextualisé. Mais Vulnérable ne veut pas dire En danger, encore moins En danger critique. Un chasseur qui compte les milouins au lever du jour sur un plan d’eau de Sologne ou de Brenne n’observe pas une espèce en voie de disparition. Il observe une espèce dont la trajectoire démographique justifie une vigilance renforcée, ce qui n’est pas la même chose. L’UICN classe une espèce encore nombreuse en catégorie de menace lorsque la vitesse et l’ampleur de son déclin l’exigent, pas seulement en fonction d’un effectif absolu.

Sur les effectifs reproducteurs, le CEGA est net : il n’existe pas de données robustes estimant la population nicheuse à l’échelle européenne. Pour la France, la nouvelle enquête LIMAT avance une estimation, encore indiquée en manuscrit soumis dans la bibliographie du comité. Ce chiffre français, quel qu’il soit, ne représente en aucun cas la population totale de l’espèce, ni même la population nicheuse européenne.

Les modèles démographiques réalisés pour le groupe d’experts européen (Task Force for Recovery of Birds, TFRB) attribuent une grande partie du déclin ouest-européen à une baisse de la productivité liée à la dégradation des habitats de reproduction : assèchement de zones humides, disparition de la végétation aquatique, pression sur les sites de nidification. Le document scientifique ne conclut pas que la chasse est une cause du déclin observé. Réduire la mortalité cynégétique et restaurer les habitats de reproduction sont deux leviers différents, agissant sur des maillons différents de la même chaîne.

A lire aussi : Un moratoire plus vert que la science

La recommandation de protéger les femelles ne repose pas sur l’idée que leur prélèvement provoquerait le déclin. Elle repose sur un raisonnement de sensibilité démographique : dans une population fragilisée, la survie des jeunes femelles constitue le paramètre sur lequel une amélioration produirait l’effet le plus rapide sur le rétablissement des effectifs. Éviter une mortalité supplémentaire sur ce segment précis de la population, plutôt que sur l’espèce entière, est donc une mesure de gestion ciblée, pas la démonstration que la chasse actuelle des femelles serait responsable de leur faible survie.

Cette nuance a une traduction concrète sur le terrain : le report de l’ouverture au 1er octobre, retenu par l’arrêté français, permet de chasser à un moment où les mâles ont revêtu leur plumage nuptial et se distinguent nettement des femelles à l’œil nu, rendant le tri possible avant le tir plutôt qu’après.

La TFRB a envisagé un moratoire pouvant porter sur l’espèce entière ou, a minima, sur les femelles. Le CEGA français retient la version la plus restreinte : un moratoire sur le seul prélèvement des femelles, qu’il qualifie lui-même de recommandation non contraignante. Écrire que le CEGA demande l’interdiction de la chasse du fuligule milouin serait donc inexact. Il demande que les femelles cessent d’être prélevées, ce qui est une chose différente, et cette divergence avec la France ne constitue pas en soi une violation du droit européen.

L’expérience 2025-2026, avec quota à 5 000, ouverture reportée et consigne de privilégier les mâles, a produit un effet mesurable dans le bon sens sans que cet effet suffise aux yeux des experts. Le CEGA lui-même reconnaît ne pas disposer d’un indicateur robuste pour évaluer l’efficacité démographique du dispositif à ce stade. Présenter ce premier bilan comme un échec ou comme une réussite irait dans les deux cas au-delà de ce que les données permettent d’affirmer.

Le comité prend soin de rappeler qu’une gestion adaptative efficace ne peut se limiter aux quotas de chasse. Restauration des zones humides de reproduction (orchestrées par les chasseurs la plupart du temps), qualité de l’eau, lutte contre certains prédateurs et certaines espèces introduites, coordination à l’échelle européenne des différentes voies migratoires : ces leviers pèsent, selon les experts eux-mêmes, au moins autant que le tableau de chasse français sur l’avenir de l’espèce.

L’état de conservation mondial préoccupant, le classement Vulnérable, la forte diminution de la population hivernante nord-ouest européenne, la recommandation scientifique de protéger les femelles : chacun de ces éléments, pris isolément, est exact. Le −36 % existe, mais il porte sur une population migratoire précise, sur la période 2006-2023, et le CEGA signale dans la foulée une stabilisation récente. « Espèce menacée » est également correct au sens UICN, à condition de ne pas glisser vers « en danger » ou « au bord de l’extinction », deux catégories que le classement Vulnérable n’atteint pas. Ce que les données ne permettent en revanche pas d’affirmer, c’est que ce chiffre mesurerait un recul mondial de l’espèce, que la chasse française serait démontrée comme la cause du déclin observé, ou que le quota de 5 000 serait scientifiquement établi comme insoutenable.

Reste alors la question que la consultation publique, ouverte jusqu’au 19 août, oblige chaque partie à trancher pour son propre compte : où placer le curseur entre un principe de prudence qu’aucun modèle ne chiffre encore, et un quota que rien, pour l’instant, ne permet de qualifier de dangereux ?

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1 Commentaire :
  1. Jean 2
    12/08/26

    Bonjour, bref,si interdiction,ne veut pas dire protection, si on agit pas sur le ou les facteurs, une soi-disant baisse, déjà pour commencer baisse des hivernants sans froid,un peu normal non,de plus les comptages laisse à désirés apparemment, maintenant les facteurs déterminants peut-être ,prédation ?un exemple dans mon secteur une femelle de souchet avait 10 jeunes,plusieurs semaines après reste 5,les prédateurs sont divers, hérons par exemple, déjà vu par moi-même sur des canetons de colvert,silures peut-être, quand les œufs ne sont pas mangés,(rats,renards,voir sangliers,etc..) ,le biotope?pollution, baisse des niveaux d’eaux,dérangements divers ,destructions de ses habitats, maladies diverses ,saturnisme par exemple .la chasse est un facteur aussi, mais non déterminant si raisonnée.reste les prélèvements hors europe (filets)certains migrateurs peuvent aussi changer de routes et d’hivernage .liste non-exhaustive.

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