Petit prince des lisières

Il y a quelques jours, nous nous sommes croisés. Je t’ai approché de très près. De presque trop près. Récit d’une chasse mémorable.
Par Richard sur Terre
Tout a commencé vers dix-huit heures, quand j’ai garé ma voiture sur un chemin de sable. Il faisait chaud et lourd. Dans l’air flottait un parfum d’orage. J’aime chasser par ce temps-là. Les couleurs sont plus profondes, et le vent me pardonne parfois quelques erreurs.

Mon arc bandé, mes bilames affutées rangées dans un carquois fixé sur le bois, j’ai pénétré la forêt, en sachant exactement où j’avais envie d’aller. Et qui j’avais envie de croiser.

Je le connais par cœur ce morceau de planète. Et je connais aussi ses habitants. Cette saison, j’ai décidé de me mesurer au patron en place. Au maître des lieux. Ça fait plusieurs années que je le laisse tranquille, mais pour la première fois en cette saison des amours qui s’annonce, il ravale.

Place aux gamins donc, qui piaffent d’impatience aux frontières du territoire et qui aboient comme des bergers de fermes ! De frustration sans doute. Parce que mon petit prince, il ne laisse rien ni personne passer. Ça dégage aussi vite que c’est venu, et manu-militari !

Avant de se comporter comme un véritable rustre qui harcèle les chevrettes jusqu’à ce qu’elles se laissent féconder…presque de guerre lasse. Il faut reconnaître qu’il est moyen tendre. Mais ça c’est une autre histoire.

 

Là on est juin, et le rut se prépare doucement. Mon bonhomme arpente ses terres en seigneur et surveille les chevrettes d’un œil distrait.

Et moi je l’ai repéré. Dans une clairière au milieu des pins. En cette saison l’herbe est haute et verte. Sa robe fauve s’y détache joliment, et je peux voir ses bois de l’année dans mes jumelles.

Une approche pas évidente. Je suis à bon vent bien sûr, et l’herbe haute facilitera ma progression. Mais je dois passer dans une zone de sous-bois de feuillus assez rase, avec un sol imprévisible.

J’estime la distance à quatre-vingt mètres.

Je pose mes jumelles dans l’herbe. Pas question de me trimballer avec ce machin autour du cou. Je ne compte plus les fois où elles ont foutu la chasse en l’air. Je les récupèrerai plu tard.

Sans le quitter des yeux, je commence à avancer courbé. Dans un ballet que je connais par cœur, je progresse quand il boulote les semis de pins, et je me fige quand il lève la tête pour surveiller alentour. Souvent, je lève mon arc devant mes yeux pour casser la tâche claire de mon visage. Technique très efficace quand on chasse sans cagoule d’approche. Je déteste les machins qui entravent mes mouvements. Donc équipement spartiate pour moi : T-shirt sombre à manches longues, pantalon en tissu léger et silencieux, chaussures de rando légères. C’est moi qui fais l’approche. Pas mes fringues.

Ah oui tant que j’y suis, je ne vous ai pas parlé de mon arme de prédilection : un arc recurve monobloc en bois de 55 livres, armé de flèches en carbone, plumes naturelles, pointes bilames de 180 grains (ça c’est pour les archers).

J’approche assez facilement jusqu’à environ 50 mètres (non, je n’ai pas non plus de télémètre), et je vais devoir passer par la zone dangereuse. Celle qui pourrait hypothéquer tout le reste de la chasse. Un bosquet de chênes épars qui conservent à leurs pieds les reliefs du dernier automne. Ces feuilles mortes sont un enfer.
Je pourrais contourner, mais ce serait prendre le risque de passer à mauvais vent. Je tente ma chance. Les yeux rivés au sol. Puis sur mon prince. Le sol, l’animal, l’animal, le sol. Mon cœur commence à s’emballer un peu. Je fais craquer quelques chips, je me fige et j’attends. Le vent qui forcit me file un sérieux coup de main. J’y suis. Les chênes sont derrière moi. Je lève les yeux vers mon brocard. 30 mètres.

La chasse peut commencer.

Ce moment là est celui que je préfère entre tous. Silence, lenteur, patience. Je ne suis rien d’autre que cet instant. Tout est vif et clair. Autant que mon objectif est simple : approcher cet animal à moins de vingt mètres. A moins de quinze mètres si les conditions le permettent.
J’encoche une flèche. A cette distance d’un animal que l’évolution a pourvu de toutes les armes pour m’échapper, aucune erreur n’est possible ; et un mètre en parait cent. Je reprends ma progression. Courbé. Chaque pas est suivi d’une pause. J’observe, j’attends, en priant Saint-Hubert pour qu’une bourrasque ne vienne révéler ma présence. 25 mètres.
Le temps de la bipédie est passé. Je vais avancer à quatre pattes, l’arc dans ma main droite. C’est un moment très délicat : il faut savoir poser son arc sur le sol. Et il faut savoir le faire à chaque fois. Le moindre contact d’une pierre ou d’une souche sur le bois, et c’est terminé. C’est aussi un moment où je perds souvent la trace de ma proie. Je l’imagine là. Si proche. Arrivera bientôt le moment le plus critique. Celui où je devrai me relever pour reprendre un contact visuel avec elle.
Il est là. Pleine face. A 10 mètres, tout au plus. Pendant que je rampais dans les hautes herbes, il a fait quelques pas dans ma direction. Ma tête dépasse à peine de la végétation, et je suis douloureusement dans une semi-position à la con. Mes muscles commencent à se plaindre.
J’attends qu’il baisse la tête pour baisser la mienne. OK. Là, je suis dans ce moment particulier où je demande à mon corps de me foutre un peu la paix. Il faut que je me calme. Il faut que je retrouve de la sérénité. A chaque fois je pense que c’est impossible, et à chaque fois se passe le même phénomène : au moment où je m’accroupis, que je saisis mon arc, et juste avant de me relever, tout s’apaise. Tout est là. Je pousse doucement sur mes cuisses, et je passe à nouveau la tête au-dessus de la végétation. Toujours face à moi. Il mange. Il va falloir qu’il se tourne. Il va falloir que j’attende. Moi je ne peux plus me déplacer. Ce sera à lui de le faire. Et ça, ça peut durer longtemps. Ça peut même ne jamais arriver.

Moment décisif

J’arrive tant bien que mal à trouver une position pas trop douloureuse, bien que sévèrement inconfortable, pour garder un œil sur lui. Et attendre qu’il se place idéalement. C’est-à-dire de côté, ou mieux, de trois-quarts arrière.

Je ne saurais dire combien de temps j’ai attendu, mais il a fini par se tourner. Trois-quarts arrière. Magnifique. Il m’offre son flanc droit.

Là tout va très vite. J’arme mon arc, et dans le même mouvement, la flèche part.

Elle est bonne. Je reste là à sourire comme un benêt. Elle est bonne.

J’attends environ 20 minutes sans bouger. Puis je me lève pour aller au résultat. Le sang est là. Abondant. Je retrouve ma flèche. Du sang et des petites bulles. Une flèche de poumons. Il est mort. Je me détends. La luminosité me permet encore de suivre le sang. 30 mètres. Il est là. L’orage gronde et le vent joue avec son pelage.

La suite de cette histoire m’appartient. Vous ne verrez pas de photo parce que je n’en prends jamais.

Merci petit prince des lisières.

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