Cacher la mort

Faits-divers
date 16 février 2026
author Richard sur Terre

Camions fermés, abattoirs invisibles, barquettes sous plastique. La polémique sur le transport des porcs révèle un malaise plus profond : notre difficulté collective à regarder en face la mort qui rend possible ce que nous mangeons.

Un transport de porcs entièrement fermé. Des animaux « non visibles par le grand public ». Sur les réseaux sociaux, l’accusation de L214 est là : on cacherait la réalité plutôt que de l’améliorer. Bon il se trouve que l’interdiction totale de la viande est le seul point d’amélioration acceptable pour L214, mais ça n’empêche pas de s’interroger.

Les entrepreneurs, eux, parlent de confort accru, de meilleure maîtrise sanitaire… et d’un avantage évident : éviter les réactions négatives des passants. Cette phrase, en réalité, révèle un malaise collectif.

Car derrière ces camions fermés, la question dépasse le transport des porcs : que faisons-nous de la mort dans nos sociétés modernes ? Et surtout, pourquoi tenons-nous tant à ne pas la voir ?

Un constat partagé par des camps opposés

Sur ce point précis, chasseurs et antispécistes partagent un diagnostic, malgré leur opposition frontale : couper le public de la mise à mort, c’est entretenir une illusion.

Les antispécistes veulent montrer. Vidéos d’abattoirs, images brutes, diffusion virale. Leur stratégie est assumée : provoquer un choc pour faire évoluer les comportements alimentaires. On peut contester leurs méthodes et leur finalité politique. Mais leur intuition de départ touche juste : l’extrême majorité des consommateurs mangent de la viande sans avoir jamais vu mourir un animal.

Les chasseurs, eux, se retrouvent à incarner publiquement ce que la société préfère déléguer à des bâtiments anonymes, en périphérie des villes. Abattoirs invisibles. Camions fermés. Barquettes sous plastique.

La mise à mort n’a pas disparu. Elle a simplement quitté le champ de vision.

Le grand refoulement

Ce mouvement dépasse largement la question animale. On ne meurt plus chez soi, dans une chambre dont les volets restent entrouverts. On meurt à l’hôpital. Les corps partent directement au funérarium. Les cortèges ne traversent plus les villages.

La mort est devenue une affaire technique.

Dans le même temps, la consommation de viande reste massive. Nous continuons à manger des animaux. Mais nous considérons la mise à mort comme une scène déplacée, presque obscène, dès qu’elle devient visible.

A lire aussi : Porcs immunisés, progrès interdits

Ce décalage crée une tension étrange : on exige des chasseurs qu’ils soient discrets, invisibles, silencieux. On leur reproche moins de tuer que de rappeler qu’on tue.

La question de la cohérence

Il ne s’agit pas de transformer chaque citoyen en témoin permanent de la mort animale. Ce serait insoutenable et inutile.

La question est plus simple : peut-on vouloir de la viande en abondance tout en jugeant socialement inacceptable l’acte qui la rend possible ?

Peut-on déléguer entièrement la mise à mort à des infrastructures industrielles invisibles, puis condamner moralement ceux qui l’assument à visage découvert ?

Être conscient des conséquences de son alimentation ne signifie ni devenir végan, ni devenir chasseur. Ça signifie accepter le lien entre l’assiette et la mort.

La viande n’est pas un produit neutre. Elle est le résultat d’un acte irréversible.

Le véritable débat n’est peut-être pas de savoir s’il faut montrer ou cacher. Il est de savoir si nous acceptons d’assumer ce que nous choisissons de manger. Une société qui consomme de la viande tout en refusant d’en voir l’origine délègue la responsabilité morale à quelques-uns, puis les somme de disparaître.

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12 Commentaires :
  1. Pineau
    16/02/26

    Difficulté collective à regarder la mort? … peut être pour les animaux mais quand on voit ce qui va certainement arriver avec l’euthanasie…je crois surtout à un effondrement civilisationnel, qui emporte toute conscience de responsabilité.
    Il n’existe pas d’alternative à l’éducation passée reçue dans une France rurale où les personnes vivaient en proximité avec les animaux. On peut imaginer certaines choses pour mieux éduquer, via l’école, mais vous aurez toujours une partie de la population qui n’aura aucune conscience réelle ce qu’implique la consommation de viande.
    Côté chasseur, la connaissance de ce qu’implique la mise à mort amène à d’autres réflexions sur l’abattage des animaux d’élevage: entre les conditions d’élevage, de transport et d’abattage, le halal pour tous, on a de moins en moins envie de participer à la filière en tant que consommateur. Il faudrait notamment développer les abattoirs mobiles , donc la consommation locale, pour éviter aux animaux le transport et le stress.

  2. AJH
    16/02/26

    En marge de ce débat ce qui me choque le plus c’est de faire faire des centaines de kilomètres à des animaux dans des camions quelques fois en pleine chaleur. Uniquement par ce que pour des raisons de rentabilité et quelques fois de réglementation les petits abattoirs locaux ont du fermer. Même si l’abattage à la ferme n’est quasiment plus d’actualité c’est pour cela que je suis pour améliorer le transport des animaux et pas pour des raisons hypocrites en vue de cacher la mort.

  3. Jean 2
    16/02/26

    Bonsoir,on pourrait faire un parallèle avec »couvrez ce sein que je ne saurais voir » »et cela fait venir de coupables pensées »(tartuffe).certains n’assument pas que d’être omnivores, c’est aussi la mort d’animaux ,avant guerre et après guerre, beaucoup de français avaient de la famille agriculteurs avec qui on partageait le cochon,d’autres
    élevaient des lapins ou poules et canards qui finissaient souvent de vie à trépas et sur la table le dimanche ,les enfants étaient habitués, c’est moins courant aujourd’hui, oui le transport doit se faire correctement ,et les transporteurs veulent cacher pour la société » bisounours « 

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