En Suisse, 43 réserves interdisent de tirer un loup, même après des attaques répétées. Le Parlement veut lever ce verrou. Les associations de protection demandent d’attendre.

Le 3 décembre 2025, au Conseil national, le socialiste lucernois Hasan Candan termine son intervention contre la motion Friedli en tendant un petit chien en peluche au conseiller fédéral Albert Rösti : un chien de protection des troupeaux, pour le remercier de défendre la coexistence entre l’homme et le loup. Quelques minutes plus tard, la chambre adopte la motion par 106 voix contre 76. Le Conseil des États l’avait votée en septembre par 33 voix contre 10. Le texte charge le gouvernement d’autoriser le tir des loups dans les districts francs fédéraux, ces réserves où la chasse est interdite et où, jusqu’ici, aucun loup ne peut être abattu.
Une réserve grande comme un canton
La Suisse compte 43 districts francs fédéraux, sur environ 150 000 hectares. La rapporteuse de la commission, l’UDC obwaldienne Monika Rüegger, a comparé cette surface à celle du canton de Lucerne ou d’Argovie. Ces zones ont été créées pour le gibier, et une grande partie se trouve dans les secteurs d’estivage, là où les troupeaux montent l’été. La majorité de la commission du Conseil national a jugé que ce recoupement empêchait une régulation efficace du loup. Selon Monika Rüegger, un loup visé par une autorisation de tir n’a qu’à franchir la limite d’un district pour être hors d’atteinte.
Dans le canton de Glaris, le district du Kärpf couvre une centaine de kilomètres carrés, soit un sixième du canton selon le député Markus Schnyder. Celui-ci a rappelé dans l’hémicycle qu’on y trouve beaucoup d’alpages. Chasseur, il a suivi la formation qui permet d’épauler les autorités dans les tirs de loups. Le Grison Roman Hug, lui aussi chasseur formé à ces interventions, a contesté devant la chambre l’idée que les loups à problème pouvaient être tirés sans difficulté sous le régime actuel.
Ce que prévoit le projet
Le Conseil fédéral a mis en consultation le 24 juin 2026 une révision de la loi sur la chasse qui met en œuvre la motion Friedli et la motion Broulis. La consultation s’est close le 16 octobre. Le projet ouvre deux portes. Les cantons pourraient, avec l’accord de l’Office fédéral de l’environnement, intervenir entre le 1er février et le 31 mai contre des loups de meute, alors que cette période de reproduction les protège aujourd’hui totalement. Ils pourraient aussi autoriser des tirs dans les districts francs.
Dans ces réserves, le nouvel article 11 pose une condition : le tir n’est possible que si, au sein du district franc, les loups ont contourné à plusieurs reprises des mesures de protection des troupeaux appliquées dans les règles de l’art en causant d’importants dommages, ou s’ils représentent un danger pour l’homme.
Le loup qui attaque dehors et rentre dedans
Cette précision concentre les critiques du monde agricole. L’Union suisse des paysans salue le tir possible toute l’année, mais juge le projet minimal et trouve excessive l’exigence de deux attaques au moins dans des situations protégées à l’intérieur d’une zone d’interdiction de chasse. Les Producteurs suisses de lait vont plus loin dans leur prise de position du 1er septembre : un loup qui attaque à l’extérieur du district puis s’y réfugie reste intouchable, puisque les dommages causés dehors ne comptent pas. Les autorités cantonales devraient établir au cas par cas où chaque attaque a eu lieu et si les dommages peuvent être additionnés. Selon les producteurs, le texte de la motion Friedli n’imposait pas cette restriction spatiale.
L’Union suisse des paysans relève un autre détail : la recherche de bêtes d’élevage par drone reste interdite dans les zones d’interdiction de chasse, alors qu’un survol dérange moins qu’une battue à pied. La Société suisse d’économie alpestre soutient la révision et réclame déjà l’étape suivante, la possibilité de prélever des loups isolés ou des meutes dès que la population atteint un nombre fixé à l’avance.
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L’argument des défenseurs du sanctuaire
Les opposants ont une position construite. Au Conseil national, Hasan Candan a décrit des districts qui sont aussi des zones prioritaires pour des espèces protégées. Il a cité le Tannhorn, douze kilomètres carrés entre Glaubenberg et Beatenberg, à la fois site Ramsar, paysage marécageux d’importance nationale et réserve de biosphère de l’Unesco, où vivent grand tétras, gélinotte et perdrix. Une meute qui se retire dans un district se tient selon lui exactement là où on veut la voir, et y limite l’abroutissement des forêts par le cerf.
Il a surtout opposé un argument de surface. Le territoire d’une meute couvre en moyenne 250 kilomètres carrés, et le plus grand district franc n’en fait même pas la moitié. Albert Rösti, qui recommandait alors au nom du Conseil fédéral de rejeter la motion, a repris le même calcul en situant le plus grand district à 94 kilomètres carrés : les tirs restent possibles en dehors des réserves, même si l’exercice est difficile. L’exemple donné est celui de la meute du Parc national, plus vaste que n’importe quel district, dont des loups ont été abattus à l’extérieur après des attaques.
Attendre, la position du gouvernement devenue celle des ONG
À la clôture de la consultation, Pro Natura, BirdLife Suisse et le Groupe Loup Suisse ont demandé de suspendre le projet et de le renvoyer à la grande révision de la loi sur la chasse annoncée par le Conseil fédéral. La loi en vigueur ne s’applique que depuis le 1er février 2025. Les trois organisations estiment qu’il faut acquérir de l’expérience avec elle plutôt que d’enchaîner les initiatives, et refusent que des animaux protégés soient abattus dans les zones d’interdiction de chasse.
L’argument n’est pas nouveau. En décembre 2025, Albert Rösti l’avait lui-même défendu à la tribune en proposant d’attendre une analyse complète avant de légiférer encore. Le Parlement est passé outre. Dans le même intervalle, la régulation proactive des meutes, autorisée depuis 2023, a freiné la croissance de la population sans arrêter celle du nombre de meutes : la Suisse en comptait 30 établies sur son seul territoire et dix transfrontalières en mars 2026, pour une population estimée à 300 loups en 2024. Cet automne, l’Office fédéral de l’environnement a validé 39 autorisations de tirs préventifs contre des meutes.
D’autres textes attendent déjà leur tour. La motion du centriste tessinois Fabio Regazzi demande une base légale permettant de tirer les loups au-delà d’un seuil de population, et le canton du Tessin a déposé une initiative pour fixer un nombre maximal de loups à l’échelle nationale et cantonale. Sur les alpages, le président de la Société suisse d’économie alpestre, Ernst Wandfluh, a décrit devant le Conseil national des bergers à bout psychologiquement et des exploitants qui peinent à trouver du personnel. Albert Rösti a répondu que la Suisse n’avait encore connu aucune attaque de loup contre une personne, et qu’il refusait de l’exclure pour l’avenir.
Le Conseil fédéral doit maintenant dépouiller la consultation et transmettre son message au Parlement. Si l’article 11 garde la mention « au sein du district franc », un loup qui attaque un troupeau sous le Kärpf et remonte dans la réserve y restera hors d’atteinte.
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