En Australie ils sèment des cochons

Chasse à l'étranger
date 27 octobre 2026
author Léa Massey

En Australie, le cochon féral coûte plus de 100 millions de dollars par an à l’agriculture. Certains chasseurs en relâchent pour les chasser. Les éleveurs exigent des sanctions.

Quelqu’un, au fond du bush derrière Manjimup, dans le sud-ouest de l’Australie-Occidentale, qui décharge un pick-up plein de cochons pour pouvoir les chasser plus tard. La scène est celle que décrit Digby Stretch, président de la Pastoralists and Graziers Association (PGA), le principal syndicat d’éleveurs de l’État. À la mi-octobre, il a écrit à la ministre de l’Agriculture Jackie Jarvis et au ministre de l’Environnement Matthew Swinbourn pour réclamer une réforme urgente. Il dénonce la pratique et surtout le tarif qu’elle coûte aujourd’hui à celui qui s’y livre.

Un nuisible à l’échelle d’un continent

Le cochon féral descend des porcs domestiques arrivés en Australie avec les colons. Il est aujourd’hui l’un des envahisseurs les plus coûteux du pays. Le projet de plan national d’action contre le cochon féral, publié en 2021, lui attribuait 45 % du territoire australien, soit 3,45 millions de kilomètres carrés, et 106,5 millions de dollars australiens de pertes directes par an pour l’agriculture. Les propriétaires privés y consacraient en outre 47,7 millions de dollars par an en opérations de contrôle. Le même document recensait 148 espèces animales et végétales et huit communautés écologiques menacées mises en danger par l’animal.

Personne ne sait combien ils sont. Les modélisations reprises lors de l’élaboration du plan évoquaient jusqu’à 24 millions d’individus, d’autres estimations retiennent quelques millions. L’écart tient à la biologie de l’espèce : une truie produit en moyenne deux portées et demie par an, de quatre à dix porcelets chacune. Pour simplement contenir la population, il faut en retirer au moins 70 % chaque année.

Le risque le plus lourd est sanitaire. Le plan chiffrait à 50 milliards de dollars le coût d’une introduction de fièvre aphteuse et à 2 milliards celui de la peste porcine africaine. Pour Digby Stretch, si la fièvre aphteuse entrait en Australie, la taille et la dispersion de la population sauvage rendraient l’éradication pratiquement impossible. En Australie-Occidentale, le cochon féral est un nuisible déclaré, et chaque propriétaire est tenu de le contrôler sur ses terres.

Le « pig seeding »

Le gouvernement de l’État a lui-même nommé la pratique. En 2019, en présentant sa stratégie 2020-2025 contre le cochon féral, il désignait la translocation illégale comme une priorité et annonçait que le ministère des Industries primaires étudierait des mesures pour mettre fin au « pig seeding », l’ensemencement du bush en cochons.

La génétique l’avait établi bien avant. En 2005, deux chercheurs de l’université Murdoch, Peter Spencer et Jordan Hampton, publient dans le Journal of Wildlife Management l’analyse de 269 cochons prélevés dans le sud-ouest de l’État. Ils identifient sept populations distinctes et trouvent des individus à 50 et parfois plus de 400 kilomètres de leur population d’origine, alors que ces animaux se dispersent peu. Le regroupement et le sexe des animaux déplacés les conduisent à conclure à des translocations délibérées et illégales destinées à alimenter la chasse de loisir. Les mêmes analyses ne détectent aucune contribution génétique de porcs domestiques : les animaux relâchés sont des cochons sauvages prélevés dans d’autres populations.

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Le phénomène dépasse l’Australie-Occidentale. En 2023, sur le Limestone Coast, en Australie-Méridionale, les autorités locales avaient abattu plus de 80 cochons en dix-huit mois et attribuaient ces animaux à des lâchers délibérés. Leur responsable des opérations rappelait qu’une seule truie gestante peut produire environ 75 cochons en un an dans de bonnes conditions.

Le prix d’un bordereau oublié

En Australie-Occidentale, tout déplacement de bétail, cochons compris, doit être accompagné d’un document de transport. L’amende forfaitaire pour défaut de ce document est de 500 dollars. Selon la lecture que la PGA fait des textes, c’est la sanction la plus lourde à laquelle s’expose celui qui relâche des cochons dans le bush.

Le syndicat compare avec le marron, une grosse écrevisse d’eau douce locale. Le pêcheur de loisir qui enfreint la réglementation du marron s’expose à de fortes amendes et à la saisie de son matériel, véhicule compris. La PGA demande le même régime pour le transport de cochons féraux sans document : des amendes nettement relevées et l’immobilisation du véhicule. Digby Stretch précise que l’éleveur qui transporte ses porcs d’une ferme à l’autre et oublie son bordereau ne perdrait pas son pick-up, la décision restant au procureur.

Les dégâts dépassent les cultures. Le président de la PGA évoque des intrus sur les propriétés, des clôtures abattues, des barrières laissées ouvertes qui laissent filer le bétail, et des chiens de chasse abandonnés dans le bush. La stratégie 2020-2025 est arrivée à son terme sans que le cadre réglementaire ait changé.

Les chasseurs, partie du problème et de la réponse

La chasse au cochon féral reste en Australie un outil de contrôle. En janvier 2025, dans la région de Tottenham, en Nouvelle-Galles du Sud, des chasseurs de l’Australian Pig Doggers and Hunters Association ont retiré 1 427 cochons sur 51 869 hectares, lors d’un essai de prime organisé avec le syndicat agricole NSW Farmers. Une partie de ces animaux vivait dans une zone traitée par hélicoptère quatorze mois plus tôt. Quand des chasseurs le réintroduisent là où il n’était pas, le contrôle repart de zéro, et le coût retombe sur le propriétaire du terrain.

En France, le lâcher de sangliers est interdit

Le parallèle français éclaire le cas australien. En France, le sanglier est une espèce indigène et un gibier. Depuis le décret du 19 octobre 2022, son lâcher est interdit, sauf dans les terrains clos des établissements professionnels de chasse commerciale, et le nourrissage destiné à concentrer les animaux est puni d’une amende de 750 euros. Un pays qui chasse une espèce autochtone en a encadré le lâcher. L’Australie-Occidentale, face à un animal introduit, déclaré nuisible, porteur potentiel de la fièvre aphteuse, sanctionne le même geste au tarif d’un bordereau manquant.

La lettre de la PGA est sur le bureau des deux ministres. En attendant une réponse, le pick-up qui décharge ses cochons derrière Manjimup risque toujours, selon la lecture de la PGA, 500 dollars.

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