Hexane : anatomie d’un scandale

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date 15 juin 2026
author Richard sur Terre

Une enquête du Point révèle les coulisses d’une campagne anti-hexane montée par EcoXtract, dont le brevet concurrent n’a de valeur que si l’hexane est interdit ou restreint par les autorités sanitaires.

D’abord, du contexte : l’hexane est un solvant utilisé depuis des décennies pour extraire l’huile des graines oléagineuses. Après pression mécanique, 10 à 30 % de l’huile restent emprisonnés dans la matière solide : l’hexane « lave » ce résidu et en récupère les dernières gouttes. Une fois l’extraction terminée, on chauffe l’ensemble pour évaporer le solvant, ne laissant que l’huile. En France, 95 % des huiles de tournesol et de colza sont produites avec ce procédé.

L’hexane n’est pas une molécule pure mais un mélange d’alcanes, dont le principal composant, le n-hexane, représente entre 40 et 60 % (selon les fournisseurs). C’est cette molécule qui pose question : par inhalation, à fortes doses, elle provoque des polyneuropathies graves, des atteintes du système nerveux périphérique documentées chez des ouvriers dans les années 1960-1970. La maladie professionnelle est reconnue en France depuis 1973, et les salariés des huileries travaillent aujourd’hui sous surveillance médicale stricte, avec des limites d’exposition réglementaires.

C’est dans ce contexte que, Le 2 avril 2025, Laurence Jacques monte sur scène à Lille devant des investisseurs réunis par Bpifrance. L’ingénieure présente la technologie de sa start-up dunkerquoise EcoXtract, fondée en 2024 : un solvant alternatif à l’hexane pour l’extraction des huiles végétales. Son discours associe directement l’hexane à des maladies comme Parkinson, la sclérose en plaques ou l’infertilité.

Cinq jours plus tard, le député MoDem Richard Ramos relaie l’alerte sur BFMTV, parlant de « pétrole dans l’assiette » et annonçant une mission d’information à l’Assemblée nationale. En mai, Radio France diffuse un reportage sur des traces d’hexane détectées dans des œufs, de la viande et du beurre. Greenpeace publie ensuite un rapport demandant l’interdiction du solvant, suivi d’un livre-enquête à succès.

Un brevet déposé en 2018

Le 17 décembre 2018, l’université d’Avignon et Pennakem Europa déposent conjointement un brevet sur le 2-méthyloxolane, solvant que Pennakem fabrique déjà pour l’industrie pharmaceutique. Les six co-inventeurs incluent trois employés de Pennakem (dont Laurence Jacques) et trois chercheurs du laboratoire GREEN d’Avignon, dont Farid Chemat, pionnier des recherches sur ce « solvant vert » depuis 2014.

En 2021, l’Ademe accorde 4,8 millions d’euros au projet EcoXtract Protéines, coordonné avec l’INRAE et l’université d’Avignon. Mais les essais industriels se heurtent à des obstacles techniques : miscibilité partielle avec l’eau, incompatibilité avec certains joints, rétention plus élevée dans les résidus nécessitant un redimensionnement complet des installations.

En 2022, Pennakem se désengage et se recentre sur la chimie pharmaceutique. En avril 2024, la technologie EcoXtract est cédée à Laurence Jacques pour 2,1 millions d’euros, avec le soutien de deux investisseurs privés devenus actionnaires majoritaires.

Dès 2020, une démarche est engagée auprès de l’EFSA pour faire autoriser le 2-méthyloxolane comme auxiliaire technologique. Le solvant est officiellement autorisé en janvier 2023. Le cabinet d’avocats mandaté par Pennakem demande ensuite à la Commission européenne de rouvrir le dossier hexane, dernière évaluation complète datant de 1996. L’EFSA précise qu’« il n’existe aucune preuve permettant d’affirmer qu’il y a un risque » et rendra son nouveau verdict d’ici 2027.

A lire aussi : Les pesticides comme révélateurs

À l’automne 2025, Christian Cravotto, chimiste de 26 ans, multiplie les interviews dans les grands médias comme découvreur de la dangerosité de l’hexane alimentaire, en s’appuyant sur un article publié en 2022. Cet article est une synthèse bibliographique d’études anciennes sur l’exposition professionnelle par inhalation, extrapolées au risque alimentaire sans démonstration de pertinence (les effets neurotoxiques par voie orale n’ayant été observés chez l’animal qu’à partir de 570 mg/kg/jour, contre une exposition alimentaire réelle inférieure à 0,01 mg/kg/jour).

Parmi les signataires figurent Anne-Sylvie Fabiano-Tixier, directrice de thèse de Cravotto et co-inventrice du brevet EcoXtract, ainsi que Farid Chemat, également co-inventeur. Aucun de ces liens n’est déclaré, contrairement aux exigences de la revue Foods, qui indique au Point n’avoir pas été informée d’un possible conflit d’intérêts commercial et avoir ouvert une enquête.

Sollicitée, Laurence Jacques conteste tout conflit d’intérêts non déclaré, affirmant que les collaborations entre laboratoires publics et industriels sont fréquentes et documentées. L’université d’Avignon indique avoir engagé un travail de vérification.

En décembre 2025, Que Choisir publie une première enquête pointant le rôle d’EcoXtract dans la fabrication de l’alerte, après avoir testé 32 produits sans détecter de trace d’hexane. Le point annonce une suite à cette enquête, que nous relayerons dans nos colonnes. 

Cette affaire pose une question qui dépasse le cas de l’hexane : combien de campagnes de pression réglementaire reposent aujourd’hui sur des montages similaires ? Le mécanisme décrit par Le Point est tristement banal : il suffit d’un laboratoire en quête de financements, d’une entreprise détentrice d’une technologie de substitution, et d’un relais médiatique disposé à transformer une synthèse bibliographique en alerte sanitaire. Dans ce climat de post-vérité qui gangrène le débat public, les gardiens de la science ont du pain sur la planche.

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