Édito – La mesure, cette espèce menacée

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date 31 octobre 2025
author Richard sur Terre

J’ai parfois l’impression de ne plus vivre sur la même planète. Une planète où la nuance devient suspecte, où le simple fait de dire « je vais vérifier » fait figure d’héroïsme.

À lire l’article publié par Gault & Millau Suisse sur la décision du chef Jérémy Desbraux, j’ai pourtant ressenti un certain soulagement. Parce que, pour une fois, quelqu’un réagit sans s’indigner, réfléchit avant de trancher, et surtout, fait preuve de mesure.

Desbraux a retiré de sa carte deux gibiers, le lagopède et la bécasse des bois. Pas parce qu’il y avait infraction ni par posture militante. Mais parce qu’un étudiant lui a fait remarquer, calmement, que ces espèces étaient en difficulté en Suisse. Le chef a écouté. Il a choisi la prudence : « Nous allons prendre le temps de vérifier les données. Si la chasse menace effectivement ces espèces, nous cesserons de les servir. »

Voilà. Pas de grand discours ni de hashtags. Juste une décision réfléchie. Et un article qui, pour une fois, ne verse pas dans le grand guignol animaliste.

Ce qui frappe, dans le papier de Gault & Millau, c’est son ton. Pas de caricature, pas de raccourcis moralisateurs. L’auteur précise : « Il n’y a rien d’illégal à les chasser. » Il rappelle que ces espèces sont encore chassées ailleurs, en France, en Écosse, dans des cadres stricts. Il souligne que les oiseaux servis venaient de l’étranger, et que le chef n’a rien dissimulé.

J’en profite pour rappeler qu’en France, il est interdit de commercialiser ces oiseaux, donc impossible pour un restaurant d’en proposer à la carte. La source d’approvisionnement du chef Desbraux n’est donc pas la France.

Quoi qu’il en soit, c’est rare, cette honnêteté journalistique. On a tellement pris l’habitude des procès expéditifs que la simple exactitude finit par étonner. 

Sur le fond, la décision du chef est parfaitement défendable. Elle dit quelque chose de notre époque : un besoin de cohérence, de transparence, de vigilance écologique. Et personne, pas même les chasseurs, ne devrait s’en offusquer. Ce qui me gêne, en revanche, c’est le contexte.

A lire aussi : Chassé ou protégé, le renard s’adapte 

Derrière cette prudence sincère, il y a une pression diffuse. Une peur du scandale, du déchaînement en ligne, de la meute numérique toujours prête à bondir. Un étudiant s’indigne — poliment, semble-t-il — et voilà qu’on retire deux plats, par crainte d’une polémique. Le geste est noble, mais l’époque l’est moins.

Car ce qu’on lit entre les lignes, c’est que la chasse, même légale, même raisonnée, devient peu à peu indéfendable. Elle n’a plus besoin d’être illégitime : il suffit qu’elle déplaise.

Le chef Desbraux dit une phrase clé : « Si la chasse menace ces espèces, j’arrêterai. »
Très bien. Mais alors, où sont les chiffres ? Quels quotas ? Quels suivis scientifiques ? Quelles études de population ?
L’article évoque la question sans jamais y répondre. Et c’est là toute la limite du débat contemporain : on reste sur l’écume des choses, vaguement bringuebalés par nos émotions, et on oublie de creuser.

On en arrive à considérer le gibier comme une faute morale, sans même distinguer le braconnage de la régulation, la surexploitation de la gestion. C’est ainsi que des cultures séculaires glissent, en silence, vers la marginalisation culturelle.

Autre passage remarquable : le chef s’interroge sur la cohérence de nos assiettes. Il note qu’on fustige deux oiseaux prélevés sous quotas, mais qu’on ne dit rien des viandes venues du Brésil ou d’Argentine, transportées à grand renfort de kérosène et dont les conditions d’élevage sont obscures. Lui, au moins, ose le dire. Là encore, mesure et lucidité.

Mais cette lucidité, hélas, n’est pas contagieuse. Aujourd’hui, il vaut mieux servir du bœuf d’élevage industriel que de la bécasse d’automne. C’est plus “propre”, paraît-il. Plus moral. 

La chasse devient le bouc émissaire commode d’une société qui ne supporte plus l’idée simple que le vivant finit toujours par mourir, et que dans l’immense majorité des cas, c’est pour nourrir une autre forme de vie qui mourra à son tour.

Et pourtant, tout ce que demande un chasseur, c’est d’être jugé sur ses actes, pas sur les fantasmes qu’on projette sur lui. Tout ce que demande un cuisinier, c’est de pouvoir travailler en conscience, pas sous la menace de la prochaine indignation virale.

Alors oui, j’ai parfois l’impression de ne plus vivre sur la même planète. Sur la mienne, on croit encore que la nuance n’est pas une faiblesse. On pense qu’un chef qui réfléchit avant de céder à la pression mérite le respect. Et qu’un article qui raconte les faits sans les déformer mérite d’être salué. Parce qu’au fond, la mesure, aujourd’hui, est une espèce bien plus menacée que la bécasse des bois.

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7 Commentaires :
  1. Jojo
    31/10/25

    Il semblerait qu’en Suisse on connaisse encore le mot nuance. En France, il a disparu du dictionnaire…

  2. Jean Dominique TOMENO
    01/11/25

    Je suis Suisse par ma mère…. et originaire du même village du Noirmont ( canton du Jura ) ou se trouve le restaurant de ce chef : les Suisses ont ceci de particulier qu’ils respectent infiniment la parole des autres et la loi commune même si leur avis diffère , c’est naturel chez eux et si une chose ou une autre est interdite, on respecte sans contester , j’en veux pour preuve que ma mère refusait de traverser une rue si le feu était rouge pour les piétons alors même qu’aucune voiture n’y circulait , de même elle ne supportait pas qu’on jette quelque chose par terre sur la chaussée ( la fameuse propreté suisse !) . En France, on ne voit pas ça….

    1. monique cacquevel
      02/11/25

      Nous sommes allés en Suisse voir notre petite fille,au printemps, stupéfaits par leur manière de vivre, déjà ils travaillent plus que chez nous,35h voir 32h pour certains,en Suisse le soir dans les villages,c’est serein,,chez nous le désordre est total,dans notre village,les nouveaux habitants réclament toujours ,ont des besoins démesurés, malgré l’endettement colossal,de notre pays ,les 35h ont détruit l’économie,pas d’augmentation de salaire,les plus réjoui, pensaient partir en weekend prolongé,mais avec quel argent,nous ne sommes plus compétitifs,j’ai remarqué que en Suisse ou en Angleterre,les aménagements dans les petits villages sont mesurés,la France fait peur à notre petite fille,elle a 22ans,et ne supportait pas les personnes qui ne travaillent pas,qui profitent des aides alors que des patrons cherchent des travailleurs

    2. Drago
      02/11/25

      Comme c est beau de parler de respect .
      En France on ne voit pas ça …. , non on voit mieux , des commentaires qui appellent à détruire les aménagements des chasseurs faute de pouvoir détruire les chasseurs !!!!
      C est infiniment naturel chez nous , un mon bichon !!!

    3. Jean-Luc Berberat
      02/11/25

      Par delà l’image idyllique de la Suisse et en tant qu’ancien président des chasseurs jurassiens (de Suisse) nous avons effectué un courrier des lecteurs à paraître la semaine prochaine dans le journal local qui a lancé la polémique. Car pour moi s’en est une. Voici le contenu de notre courrier :

      « Durant la semaine précédente, les journalistes du Quotidien Jurassien ont relayé les difficultés financières de plusieurs familles de notre canton. Ces reportages édifiants et sincères témoignaient de fins de mois difficiles, de repas sautés pour financer l’indispensable et parvenir à boucler le budget.
      Or, ce jeudi, un tout autre sujet est apparu dans les colonnes du journal : un véritable « problème de riche ». Un jeune homme genevois semble avoir fait plier un chef étoilé dans le cadre de son activité professionnelle. L’article du QJ, jouant sur une certaine sensiblerie, nous rapporte que Jérémy Desbraux, du restaurant gastronomique Chez Wenger, a décidé de modifier sa carte et de supprimer la venaison de deux oiseaux sauvages. Le retentissement donné à ce non-événement relève de la pantalonnade : un titre racoleur et un article qui alimentent la polémique sur la prétendue immoralité de consommer les produits pourtant légaux de la chasse.
      Ce constat nous pousse à réagir et à écrire ce message d’humeur.
      Nos citadins du bout du lac Léman, en quête de dépaysement culinaire, n’ont pas été rebutés par le prix du menu, par d’éventuelles allergies, par des contraintes d’horaire ni par la distance — et le coût en CO₂ — qui les séparaient du temple de la gastronomie jurassienne. Que nenni ! La carte du grand chef semble avoir plongé le jeune homme, bien (dé)formé à la nouvelle pensée dominante, dans un véritable cauchemar moral. Un dilemme insurmontable qui, à ses yeux, justifie action et sanction.
      Cette « fable contemporaine » en dit long sur l’état de notre société. Alors que certaines et certains peinent à terminer le mois, d’autres cherchent à dicter les usages culinaires sous la pression médiatique. Cela en dit bien plus sur le fossé grandissant entre les gens ordinaires et les nantis que sur le prétendu statut menacé des bécasses des bois de nos forêts. »

  3. Jean1
    02/11/25

    Bernerat, malheureusement ces quelques personnes sont déterminées et parfois avec des mensonges manipulent les gens.s ils ne veulent pas en manger libre a eux mais qu ils foutent la paix aux autres.la bécasse des bois est gérée par un plan de chasse,PMA.bravo a vous de rétablir la réalité.

  4. Chtivarois
    10/11/25

    Alors là @JD TOMENO, vous nous en bouchez un coin. Rappeler son origine Suisse et le respect des autres et déverser des tombereaux d’inepties sur ce même site à longueur d’année, je viens de tomber de ma chaise

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