Entre deux rendez-vous d’archerie, Pierre Plihon fait le compte de ce que la chasse a changé chez lui : sa façon de regarder les champs, ses amitiés et son garage.

Mon métier m’amène à parcourir la France, et parfois une partie de l’Europe, pour accompagner des archers, des détaillants et des marques de l’univers de l’archerie. À force d’avaler les kilomètres, la voiture est devenue un bureau, une salle de réunion, mais aussi un lieu de réflexion. Ceux qui me suivent connaissent déjà cette vie de nomade que je partage régulièrement sur mon site et mes réseaux.
Les longues heures sur la route me laissent souvent le temps de penser, de planifier, de me remémorer certaines choses. Bref, de me confronter à la vacuité de ces heures passées à fixer l’asphalte.
Et puis un jour, au milieu de tous ces kilomètres, je me suis rendu compte d’une chose : la chasse m’avait changé.
Profondément changé.
Je ne regarde plus la nature du même œil
Aujourd’hui, lorsque je roule sur une départementale bordée de haies et de bosquets, je ne peux pas m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les champs. J’y cherche instinctivement un brocard en train de brouter, une chevrette attentive ou un mouvement qui trahirait la présence d’un animal.
Un vol de palombes ou de bernaches ne se résume plus à quelques oiseaux traversant le ciel. Il fait naître des choses nouvelles en moi. Tantôt la rêverie bucolique d’une chanson de Jean Ferrat, tantôt la recherche d’une façon délicieuse d’accommoder ce gibier.
Lors de mes promenades, même lorsque je n’ai ni fusil ni arc avec moi, je me surprends à jouer à un petit jeu. Si j’aperçois un animal, j’essaie de l’approcher avec un simple caillou dans la main. Mon objectif est simple : parvenir suffisamment près pour pouvoir lancer ce caillou à ses pieds.
Dans mon esprit, si le caillou arrive au bon endroit, alors l’approche est réussie. Si j’avais eu un arc à la main, cet animal aurait potentiellement pu servir de repas à quelques convives.
Soyons honnêtes, mes résultats sont encore suffisamment médiocres pour assurer une certaine tranquillité à la faune française.
Je suis également devenu beaucoup plus attentif au temps qu’il fait et à la manière dont la nature évolue au fil des saisons. La dureté du sol, la pluie qui tarde à tomber, le vent qui cloue les oiseaux, les premières gelées, les odeurs qui changent.
J’écoute davantage.
J’observe davantage.
J’ai parfois l’impression que chaque minute passée loin de la nature doit être mise à profit pour apprendre quelque chose. Comme si chaque rencontre avec un animal sauvage me rappelait que nous avons encore notre place dans tout ça.
Loin de l’image d’Épinal d’une nature version Walt Disney, ce que j’aime avec la chasse et l’acte de prédation, c’est qu’on ne triche pas.
On ne peut pas tricher.
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Bas les masques
Tu es face à toi-même pendant de longues heures d’attente à l’affût.
Quand une approche dure, tes sens sont aiguisés. Ta vision change. Tu te focalises tellement sur l’animal approché que ta vision périphérique diminue. Tout ton être tend vers cet animal.
Ton cœur tape fort. Tes quadriceps font mal à cause de ce pas que tu n’as pas terminé parce que le brocard a levé la tête. Ton arc devient léger, presque le prolongement de toi-même. Le moustique qui se glisse dans ta nuque ne te dérange même plus.
Tu fais corps avec ce que tu es, avec ce que tu es en train de faire.
Tu es prédateur.
Bon, j’arrête là… j’ai la chair de poule.
Ça fait le tri
Ce qui change aussi, ce sont les relations humaines.
Petit à petit, tu te mets à parler davantage de chasse autour de toi.
Il y a ceux qui comprennent et partagent cette passion. Il y a ceux qui sont très heureux de déguster un tartare de biche au couteau tant que la mort reste hors champ. Et puis il y a les amis que tu découvres campés sur des positions et des a priori sur la chasse si marqués qu’ils feraient frémir d’envie n’importe quel bas de plafond de la pseudo-cause animale.
Ça fait un peu le tri, finalement.
Comme le dit l’adage, les vrais amis sont des gens que tu connais très bien et que tu aimes quand même.
Le garage
Et puis il y a mon garage qui, petit à petit, s’est transformé.
Soyons honnêtes deux minutes : le chasseur a une fâcheuse tendance à accumuler du matériel lié à sa passion.
Voilà, c’est dit.
Je vais acheter trois boîtes de cartouches pour la bécasse parce qu’on ne sait jamais. J’ai un calibre 12, un 410, mais je ne serais pas contre un 20.
Un ami me donne des cartouches de .300 qu’il n’utilise plus. Le problème, c’est que je n’ai pas de carabine.
Bon.
Soixante-douze heures plus tard, j’ai une carabine.
Les vêtements camo n’arrangent rien.
Oui, j’ai déjà un pantalon camo. Mais celui-là est trop chaud pour l’été. Celui-ci est plus confortable pour l’approche. Cette veste orange fonctionne très bien mais la nouvelle est plus silencieuse et plus ajustée. Ça évitera peut-être à la corde de toucher le tissu.
Il te faut aussi une gibecière pour le faisan. Une corne. Une échelle pour te percher. Un tree stand. Une autre paire de bottes. Une autre paire de gants.
Et puis il y a ces chasses où tu arrives avec ton unique tenue parce que tu ne connais pas encore les usages. On te fait alors comprendre, avec beaucoup de tact, qu’une chemise et une cravate sont de bon ton.
Tu te retrouves donc propriétaire d’une cravate avec des faisans dessus et d’une chemise à carreaux que tu adores.
Soyons honnêtes, ma garde-robe de chasse met désormais une sévère correction à ma garde-robe civile.
Les équipementiers ont encore de beaux jours devant eux.
Fondamentalement, on n’aurait pas besoin d’autant de choses pour aller chasser. Mais j’aime ça. J’aime savoir que j’ai l’équipement adapté à telle ou telle situation. Ça me rassure.
Pourtant, au fond, je sais bien que ce n’est pas là l’essentiel. Parce que le moment où je me sens vraiment vivant n’a rien à voir avec la veste que je porte, la marque inscrite sur mon arc ou le calibre de mon arme. Le moment où je me sens vraiment vivant, c’est lorsque je suis dans les bois. Posté. Perché. Ou en train d’approcher.
Et chaque minute que je passe loin d’eux, c’est comme si quelque chose me rappelait constamment ce que signifie être pleinement présent. Observer. Comprendre. Être là.
Une façon de regarder
Finalement, ce n’est pas uniquement lorsque je chasse que la chasse est présente. Elle m’accompagne partout. Sur l’autoroute, je regarde les lisières différemment. Dans les champs fraîchement récoltés, je cherche malgré moi un mouvement. Je remarque les passages dans les clôtures, les coulées dans les hautes herbes, les arbres où pourraient se poser quelques palombes ou les haies qui pourraient abriter un chevreuil.
Quand je traverse un paysage, je me demande presque malgré moi où je me posterais. Par où les animaux passeraient. Où ils se remisent. Quel serait le sens du vent. Je ne cherche pourtant pas forcément à chasser. C’est devenu une habitude. Une façon de regarder.
Je ne sais pas si la chasse a fait de moi un meilleur homme. Je ne sais même pas si je suis un bon chasseur. Mais je sais une chose. Aujourd’hui, lorsque je traverse la campagne, je ne regarde plus seulement le paysage. Je regarde ce qui y vit.
Et rien que pour ça, la chasse m’a profondément changé.
Pierre Plihon a porté le maillot de l’équipe de France d’arc classique à partir de 2014. Olympien à Rio en 2016 puis à Tokyo en 2021, il a été champion d’Europe par équipes en 2014, vice-champion du monde par équipes à Mexico en 2017 et médaillé d’or par équipes aux Jeux européens de Minsk en 2019. Il travaille aujourd’hui pour Hoyt et Easton et anime The Blue Bear Team, qui propose des séminaires matériel en magasin et des stages de tir à l’arc. Il chasse à l’arc comme au fusil.
A voir en vidéo :










Commentaire personnel : Je me retrouve dans ce témoignage. Je tient à rajouter que quand je suis dans un groupe ou avec quelqu’un d’autre je suis souvent celui qui vois et identifie dans l’environnement l’animal que personne n’avait vu . A la question comment tu a fais pour le voir ? Ma réponse est :c’est mon cerveau de chasseur qui l’a vu par ce que ma vue n’est pas meilleure que la tienne.