RFI parle d’un million de « morts » chaque année, vocabulaire des bilans humains, pour un record de chasse d’une seule saison, puis moralise sur la « rage » des chasseurs.
Samedi 24 octobre, la chronique « C’est dans ta nature » de RFI pose sa question en titre : « France : avec un million de morts chaque année, pourquoi le sanglier prolifère-t-il ? » La réponse tient en trois minutes de lecture, un seul interlocuteur et une erreur dès la première ligne.
« Un million de morts » : la formule appartient aux bilans de guerres, d’épidémies et de sécurité routière. Elle compte des victimes et appelle un coupable. L’OFB, l’AFP et la presse agricole parlent de sangliers tués ou prélevés, le vocabulaire de la chasse parle de tableau. RFI a choisi le registre du deuil humain pour un gibier dont l’État exige la régulation.
Le premier paragraphe file la métaphore jusqu’au bout. Après le million de morts vient la « rage », au terme d’une plaisanterie sur l’amour des Gaulois pour le sanglier. Un bilan, une fureur : il manque seulement le mot massacre, et le lecteur le fournit lui-même.
Le chiffre vient de l’Office français de la biodiversité, publié par l’AFP le 20 octobre : 1 015 429 sangliers tués entre le 1er avril 2025 et le 31 mars 2026, en hausse de 15,3 % sur un an. Le calcul inverse place l’année précédente autour de 880 000 animaux. RFI emploie elle-même le mot « record » dans son chapô, puis le convertit en moyenne annuelle dans son titre. Une saison exceptionnelle devient une habitude, et c’est cette version que partagent les réseaux sociaux.
Le soir d’une battue, le responsable de l’équipe note chaque animal sur le carnet de prélèvement. Ces lignes remontent à la fédération départementale, puis à l’OFB, qui en tire le tableau national. Ce chiffre compte des animaux tirés. Il grimpe quand les sangliers sont plus nombreux, parce que les chasseurs en croisent davantage et que les préfectures multiplient autorisations et battues administratives.
L’opposition que suggère le titre, une hécatombe d’un côté, une prolifération de l’autre, repose donc sur un contresens. Un million de sangliers tués signale d’abord qu’il y en a beaucoup. RFI l’écrit elle-même trois paragraphes plus bas, quand elle explique que la chasse au sanglier se porte bien parce que l’animal se porte bien. Le titre dit une chose, le texte en dit une autre, et l’ensemble est resté en ligne tel quel.
La « rage » d’une mission confiée par l’État
Cette fureur supposée correspond à une activité que l’État réclame. Depuis le décret du 28 décembre 2023, le sanglier peut être régulé douze mois sur douze sur autorisation préfectorale. Les préfets ordonnent des battues administratives, les agriculteurs exigent des prélèvements accrus, les députés déposent question écrite sur question écrite pour obtenir davantage de tirs. Les chasseurs répondent à cette demande le samedi matin, avec leur permis, leur assurance et leurs chiens. Une radio financée par l’argent public fait de ce travail une pulsion.
La même chronique note plus loin que les chasseurs paient la facture des dégâts agricoles, estimés à 100 millions d’euros par an. Elle ne relie jamais cette phrase à la « rage » du début. Ceux qui tirent les sangliers financent aussi l’indemnisation des dégâts causés par ceux qu’ils n’ont pas tirés.
Un chercheur, aucun contradicteur
Et puis…la chronique repose sur un seul interlocuteur, Raphaël Mathevet, chercheur au CNRS et coauteur avec Roméo Bondon de Sangliers, géographies d’un animal politique (Actes Sud). CE l’a déjà croisé. À l’été 2025, il s’interrogeait dans Le Télégramme sur l’efficacité d’une chasse qui n’a pas fait disparaître le sanglier. CE avait relevé le sophisme : une régulation se mesure à la croissance qu’elle freine, et la question rigoureuse porte sur le nombre de sangliers qu’il y aurait sans chasse.
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Dans la chronique de RFI, le « chercheur » s’en tient à l’écologie, et ses explications tiennent la route : la forêt française n’a jamais été aussi étendue depuis le Moyen Âge, rappelle-t-il, les glandées abondantes nourrissent les compagnies, et les jeunes laies bien nourries se reproduisent de plus en plus tôt. Le sophisme de 2025 a simplement changé de place. Il figure désormais dans le titre, qui oppose un million d’animaux tués à une espèce qui prolifère.
Le défaut tient au montage. Les chiffres sont produits par l’OFB, les dégâts réglés par les fédérations, les dossiers d’indemnisation ouverts par les agriculteurs. Aucun des trois n’a eu accès au micro.
Le maïs, les refuges et la part des chasseurs
Le maïs apparaît une fois dans l’article, en victime. Un champ de maïs offre pourtant au sanglier nourriture et couvert pendant tout l’été, jusqu’à la récolte. Les espaces fermés à la chasse, réserves, franges périurbaines, propriétés dont le titulaire refuse l’accès, servent de refuge aux compagnies. L’érosion du nombre de chasseurs allège la pression partout ailleurs. RFI passe sur les trois.
Sur la responsabilité des chasseurs, la chronique s’arrête aux années 1970 et à leurs élevages, avec un chiffre de près de 9 000 élevages livré sans source. La suite manque. En 2019, le rapport parlementaire Péréa-Cardoux recommandait d’interdire le lâcher de sangliers et de bannir toute consigne restrictive de tir. Dans une partie des territoires, on épargne encore la laie meneuse pour garantir la saison suivante, et l’agrainage mal encadré entretient des compagnies entières. Ces pratiques relèvent de la chasse d’aujourd’hui. Un article qui prétend expliquer la prolifération devait les nommer.
Hybridation, transcription et confusion juridique
L’hybridation avec le porc domestique est présentée comme une piste, sans aucune donnée. Les données existent pourtant. Le génotypage de 362 sangliers mené par l’INRAE et l’École nationale vétérinaire de Toulouse montre que 96,4 % d’entre eux portent entre 0 et 18 % de génome d’origine domestique, et que des hybridations récentes concernent 3,6 % des animaux, surtout avec des porcs de type asiatique. Le lien avec la prolificité reste à démontrer, et RFI ne s’y essaie pas.
Le chercheur parle des fruits du hêtre, la transcription écrit « fanes », le mot qui désigne les feuilles des carottes et des radis. Il s’agit de faînes.
L’article lie enfin le classement du sanglier en espèce susceptible d’occasionner des dégâts et l’organisation de battues administratives, comme si l’un commandait l’autre. Les battues administratives relèvent de l’article L. 427-6 du code de l’environnement et se passent de ce classement.
Ce dimanche 25 octobre, Shango Media, Titres Presse et Cedar News reprennent le titre de RFI mot pour mot. Le « million chaque année » figure désormais sur trois agrégateurs francophones, sans mention du record dont il est tiré.
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